Cannabis: le Maroc peut-il surfer sur la vague verte?

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Le pétrole vert du Maroc fait saliver les nouvelles industries émergentes qui promettent des produits miracles à base de cannabis. Malgré les perspectives économiques prometteuses qui s’offrent au pays, le courage politique fait défaut à l’Etat et aux partis politiques, tandis que le peuple de l’herbe continue à fumer en cachette.  

Avec les nouvelles technologies, le cannabis est l’une des rares valeurs qui promettent des perspectives «stupéfiantes», devenant ainsi un marché florissant. Aux États-Unis et au Canada, le marché rapporte des milliards de dollars, des entreprises se créent et l’Etat encaisse des rentrées fiscales. Par effet de domino, les législations commencent à suivre dans plusieurs pays, et les dépénalisations sont devenues le courant dominant.

De la construction à l’industrie pharmaceutique, du textile aux cosmétiques ou encore la pâtisserie, les vertus de cette plante magique étonnent. Vu du Maroc, gros major du cannabis à l’échelle de la planète, les perspectives économiques s’annoncent très prometteuses, voire révolutionnaire, pour certains.

«Les caisses de l’Etat sont vides et les besoins de la société augmentent de façon exponentielle. Nous avons un puits de pétrole vert qui attend d’être exploité. Pourquoi ne pas ouvrir un débat serein sur la question et penser de façon pragmatique à tirer les dividendes d’une ressource qui pourrait relancer l’économie du pays», martèle Mehdi Bensaid, membre du bureau fédéral du Parti authenticité et modernité (PAM).

Face au pragmatisme du jeune politicien, un contexte politique et économique du Maroc affiche son particularisme. À commencer par les partis politiques et l’Etat qui donnent l’impression d’avancer en terrain miné.

Les politiques: le bal des tartufes 

Les chiffres sont éloquents. Selon le rapport de l’Office des Nations Unis contre la drogue et le crime (UNODC) 2018, le cannabis était la drogue la plus utilisée, avec 192 millions de personnes l’ayant consommé au moins une fois au cours de l’année précédente. Le nombre total de consommateurs de cannabis continue de progresser et semble avoir augmenté d’environ 16% au cours de la décennie précédent 2016. Une statistique qu’il faut pondérer par rapport à l’augmentation de la population mondiale.

 

Il en ressort également que le Maroc et l’Afghanistan restent les principaux acteurs mondiaux de la production de la résine de cannabis.

 

 

 

 

On est au mois d’avril 2014. Le PAM fait du « warm up » pour les élections communales de 2015, entend bien déloger le parti de l’Istiqlal des régions du Nord. A Bab Berred, dans la province de Chefchaouen, des membres du bureau politique du parti du Tracteur font le déplacement pour vendre un projet de légalisation de la culture du cannabis aux contours flous.

Hakim Benchemmach, alors président du conseil national du PAM prend la parole sous une pluie torride pour s’adresser aux paysans et cultivateurs. Ces derniers, amusés, écoutent les propos de Benchemmach qui promet d’obtenir l’amnistie pour les dizaines de milliers de cultivateurs sous mandats d’arrêt et propose des nouvelles perspectives d’exploitation de la plante magique.

«Recherchés par la gendarmerie, des milliers de paysans n’osent même pas faire le déplacement au souk hebdomadaire pour s’approvisionner », lance un fellah de la région.

Par pragmatisme politique, le PAM fut le premier parti à ouvrir le bal en 2013 en ramenant le débat sur la légalisation de la culture du Cannabis au Parlement. Un ballon d’essaye très bien inspiré puisqu’il fait sauter le tabou et pousse les autres formations politiques rivales à se prononcer sur la question.

 

 

L’Istiqlal qui a senti le souffle du PAM dans sa nuque, bricole un projet de loi dans la précipitation qui limite la culture de la plante dans 5 chefs-lieux seulement, et remet au goût du jour la Régie marocaine du kif et du tabac sous forme d’une agence étatique qui aura pour but de collecter la production et redistribuer les dividendes aux fellahs. Inutile de rappeler que le projet de loi comporte également des projections vaguement chiffrées sur les retombés économiques sur la région et le Maroc.

Tapis dans l’ombre, le PJD ne montre pas ses cartes, et va devoir attendre jusqu’aux élections régionales et communales de 2015 pour afficher son niet à ce projet de légalisation. Depuis c’est le silence radio puisque la classe politique range ses projet de légalisation de la plante dans les tiroirs.

« Le débat n’est pas enterré. Il y a un manque de courage politique surtout avec un gouvernement conservateur. Aujourd’hui les partis politiques sont ouvert à ce projet, et au sein même du PJD il existe une frange qui n’est pas hermétique à la légalisation du cannabis. je rappelle que même Saâdeddine El Otmani n’etait pas contre« , rappelle Mehdi Bensaid.

 

 

Grand enfumage ?

Dans ce « nouveau monde » qui s’annonce, il est difficile de prévoir la réaction des barons de la drogue qui bénéficient parfois de complicités locales et de l’autre côté de la frontière, tirant profit de la résine de cannabis et qui n’ont aucun intérêt à la commercialisation légale de la plante. « Ce sont les trafiquants qui bénéficient de cette culture pour le moment. Il faut de la volonté et le courage politique pour leur retirer le tapis sous leurs pieds. Quand notre famille politique a lancé le projet de loi sur légalisation de la production du cannabis, plusieurs entreprises actives dans l’industrie pharmaceutique nous avaient contactés pour savoir si cette loi allait être votée« , rajoute notre source.

Parmi les pistes envisagées, la mise en place d’un système d’autorisations pour les entreprises pharmaceutique capable de transformer la plante en médicaments sur place moyennant la création d’usines dans le Rif, ce qui aura des répercussions positive sur l’emploi. Selon notre source, des entreprises pharmaceutiques marocaines auraient déjà manifesté leur intérêt pour cette plante et son potentiel commercial.

 

Fumette et stress hydrique

L’intensification de la culture dans le nord pourrait enfanter de nouveaux problèmes. Si en théorie les surfaces cultivables du cannabis ne cessent de reculer depuis le début des années 2000, la réalité en est tout autre. En cause, les cultures sauvages marchent sur les zones boisées pour effleurer les régions de Fès vers le sud et les alentours de Larache vers la Côte atlantique. Ce qui impose une délimitation des régions cultivables en cas de projet sérieux de légalisation de cette culture.

Mais le diable est dans les détails. Les fellahs tentés par la pression de la demande à l’international du haschich se sont lancés dans une course folle pour défricher et planter les flancs et crêtes des montagnes dans le but de mieux rentabiliser l’espace.

 

Crédit: Kenza Afsahi 2005

Pour ne rien arranger, les nouvelles variétés qui sont arrivées des laboratoires étrangers (Khardala, Avocat, Pakistana…) demandent plus d’eau. Pour arroser ces nouvelles surfaces, des centaines de kilomètres de tuyaux serpentent les flancs des montagnes du Rif pour remonter de l’eau grâce à un système de pompage des puits et des oueds, sans oublier les petits barrages de rétention improvisés par les cultivateurs. Résultat: la nappe phréatique est en cours d’appauvrissement en l’absence de contrôle de l’agence du bassin hydrique de la région.

« Il n’est pas dit que le Rif restera le seul lieu de la culture de cette plante. On pourrait envisager une production dans le nord pour les besoins thérapeutiques et une autre région pour produire du chanvre industriel« , rétorque notre source.

 

Vol au dessus d’un nid de coco

 

Guinée-Bissau, un petit pays de 30 km2 constitué principalement par l’archipel paradisiaque des Bijagos qui constituent un abri naturel échappant à la surveillance des autorités qui se font la guerre pour le pouvoir.

Ce pays de la côte ouest-africaine est devenu, au milieu des années 2000’s, un narco-Etat qui sert de porte-avion de la cocaïne en provenance de l’Amérique du Sud, avant d’être  acheminé vers l’Europe. Grâce au travail acharné de la Drug Enforcement Administration (DEA), les Américains réussissent à endiguer le trafic dans ce pays. Les trafiquants sud-américains jettent leur dévolu sur d’autres pays notamment l’Angola ou le Nigéria. Mais paradoxalement, au fil des années, le Maroc va se placer en pole position des pays par où transite la cocaïne. En 2017, près de 2800 kg de cocaïne sont saisis dans le royaume.

 

 

Là encore, l’UNODC est formel: la quantité de la cocaïne saisie en Afrique a doublé en 2016, et les pays d’Afrique du Nord ont enregistré une multiplication par six, représentant 69% de la cocaïne saisi dans la région en 2016.

 

(saisies de drogues. source: UNODC)

Au Maroc, les trafiquants utilisent d’abord les voies maritimes. En 2017, 2,5 tonnes de cocaïne non coupée ont été saisie dans une ferme près de Skhirat. En août dernier, 3 tonnes de cette drogue dure enveloppée dans des ballots échouent sur la plage de Sidi Rahal.

Les narcos poussent l’audace jusqu’à installer un laboratoire utilisé dans la préparation de la cocaïne. Sur la base d’informations fournies par la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), la DGSN procède à la saisie de 200 kg de cocaïne pure et l’arrestation de sept suspects, dont deux Péruviens, un Français d’origine marocaine et quatre Marocains.

 

 

Conséquence, une alliance sacrée a été créée entre les trafiquants de cocaïne et les barons du haschisch et chacun utilise les réseaux de l’autre dans un renvoi d’ascenseur qui consiste à échanger la résine de cannabis contre la cocaïne qui se démocratise de plus en plus au Maroc même si son prix demeure prohibitif. Sur la base de cette nouvelle configuration, les cultivateurs iront-ils jusqu’à abandonner les gains substantiels générés par cet échange de marchandises? « Si les cultivateurs obtiennent un prix raisonnable défini par le marché, ils n’ont aucun intérêt à mettre la main dans l’engrenage des drogues dures dont le trafic est réprimé de manière très sévère« , prévient notre source.

Cannabis social club

Pour le moment, le cannabis est intrinsèquement lié dans la culture marocaine à l’usage de la drogue, appelé pudiquement ailleurs le marché de la marijuana récréative. Pour obtenir l’adhésion de la population, les politiciens préconisent d’aller par paliers. « La première étape consiste à expliquer de manière didactique ce que la culture pourrait apporter aux cultivateurs en termes de bénéfices économiques. Une fois les premières firmes pharmaceutiques prendront place dans le tissu économique, le reste suivra« , détaille notre source.

 

 

Pour surfer sur cette gigantesque vague verte, les politiciens et l’Etat devront faire preuve de beaucoup d’imagination pour faire accepter cet état de fait moyennant une dépénalisation et un système ingénieux de la vente publique du cannabis. Un schéma qui permettra de cueillir les dividendes d’un tourisme d’un nouveau genre. En pratique, ce scénario idyllique fait grincer les dents des amateurs de la bonne fumette marocaine. Et pour cause, l’augmentation de la quantité de production du cannabis dans la région du RIF se heurte à une diminution de la qualité de la plante qui a fait la réputation du Maroc: la Beldia. Une variété certes chétive, mais peu demandeuse en eau avec une quantité raisonnable en agent actif,  THC (Tétrahydrocannabinol). Mais l’arrivée de ces nouvelles variétés OGM est en cours de remplacer définitivement la Beldia par effet de pollinisation, sans oublier le recours à l’usage des pesticides.

Si la question de la légalisation du cannabis divise sur le plan politique, elle ne fait pas l’unanimité chez la communauté des spécialistes de la santé. D’abord en raison des effets dévastateurs causés par une grande consommation. Depuis quelques années, les Millenials fument cette drogue de plus en plus jeune (14-15ans). De quoi attirer l’attention sur les conséquences de l’addiction surtout à une époque où on essaie de faire diminuer la consommation d’alcool et du tabac auprès des jeunes.

Enfin l’Etat, conscient des risques politiques de ces démarches, s’est enfermé dans son mutisme habituel, tout en poursuivant sa coûteuse politique de coercition vis-à-vis du trafic de drogue. « Cela passe d’abord pour l’Etat par une pacification de son rapport avec les « domaines impures », comme l’alcool qui continue à être interdit aux musulmans. La légalisation de la culture du cannabis passera nécessairement par une volonté politique d’en haut qui, par effet de « ruissellement », peut faire aboutir ce projet. Les partis politiques sont dans le calcul électoral et leurs projets sur ce sujet ne dépassent pas le stade du faire-part », analyse un observateur.