Manifeste. «Nous sommes hors-la-loi», des centaines de Marocaines se révoltent contre les lois «obsolètes»

Capture d'écran de la Une du Monde dans son édition du mardi 24 septembre.

Décidément l’affaire Hajar Raissouni est partie pour marquer l’histoire contemporaine du Maroc. Deux écrivaines marocaines, Leïla Slimani et Sonia Terrab viennent de lancer un cri: «Nous sommes des hors-la-loi», pour dénoncer les poursuites contre Hajar Raissouni, son médecin et son staff médical. Et, plus largement, pour défendre les libertés individuelles au Maroc.

C’est un fait inédit dans l’histoire du Maroc. Une prise de position claire et nette de deux femmes contre les articles du code pénal, en particulier, le tristement célèbre article 490 qui dispose que «sont   punies   de   l’emprisonnement   d’un   mois   à   un   an,   toutes personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles».

Ce cri de révolte qui a pris la forme d’un manifeste, signé par 490 personnes, laisse entendre que l’affaire Hajar Raissouni est sur le chemin de prendre des dimensions beaucoup plus larges qu’on ne le pense.

« Le manifeste évoque dans sa forme le manifeste féministe dit des « 343 salopes » qui a fait basculer la loi sur l’avortement en France au début des années 1970″, rappelle pour sa part l’agence AFP.

 

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Le combat pour la libération de Hajar Raissouni pourrait incarner le combat pour le droit à la femme de disposer librement de son corps et, en général pour les libertés individuelles et les libertés de mœurs

Le procès de Hajar Raissouni est en fait celui des milliers de Marocaines poursuivies quotidiennement au regard de l’article 490 du code pénal. Ceux-ci étaient plus 14.500 rien qu’en 2018.

Le manifeste signé par des centaines de Marocaines qui se sont déclarées «hors-la-loi» en proclamant avoir déjà violé les lois «obsolètes» sur les mœurs et l’avortement, a été publié ce lundi dans plusieurs médias marocains au nom des libertés individuelles. Il a également été publié dans le quotidien français Le Monde qui en fait la Une de son édition du mardi 24 septembre, rapporte l’AFP.

Les 490 premières signatures comprennent surtout des femmes, car il s’agit d’abord d’une campagne au féminin. Des femmes de tous âges et de différentes situations socioprofessionnelles ont adhéré à l’initiative et les signatures restent ouvertes après publication, à travers l’adresse mail suivante: [email protected]

Ci-après le texte du manifeste en langue française:

« Nous, citoyennes et citoyens marocains, déclarons que nous sommes hors-la-loi.
Nous violons des lois injustes, obsolètes, qui n’ont plus lieu d’être.
Nous avons eu des relations sexuelles hors mariage.
Nous avons subi, pratiqué ou été complices d’un avortement.
Nous avons appris à feindre, à composer, à faire semblant. Pour combien de temps encore?

Chaque jour, chaque heure, en secret, en cachette, des femmes comme moi, des hommes comme toi, conservateurs ou progressistes, personnalités publiques ou anonymes, de tous les milieux et toutes les régions, osent et s’assument, jouissent et existent par eux-mêmes, brisent des chaînes et bafouent des lois. Parce qu’ils aiment.

Chaque jour, je me rends coupable d’aimer et d’être aimé. Chaque fois qu’une femme est arrêtée, je me rends complice. Je me dis : ça aurait pu être moi…

Puis je me tais, je passe mon chemin, je m’efforce d’oublier…

Mais je n’y arrive plus. Je n’en peux plus. Car mon corps m’appartient, il n’appartient ni à mon père, ni à mon mari, ni à mon entourage, ni aux yeux des hommes dans la rue, et encore moins à l’Etat.

Aujourd’hui, je ne veux plus avoir honte. Moi qui aime, avorte, ai des relations sexuelles sans être mariée. Moi qui me cache. Moi qui risque le déshonneur, l’infamie, la prison.

Cette culture du mensonge et de l’hypocrisie sociale génère la violence, l’arbitraire, l’intolérance. Ces lois, liberticides et inapplicables, sont devenues des outils de vengeance politique ou personnelle. C’est une épée de Damoclès qui nous menace et nous rappelle que notre vie ne nous appartient pas. Comment l’accepter ? Pourquoi l’accepter ? Encore et encore…

En 2018, au Maroc, 14.503 personnes ont été poursuivies au regard de l’article 490 du Code Pénal, qui punit de prison les relations sexuelles hors des liens du mariage. 3.048 personnes ont été incarcérées pour adultère. Chaque jour, dans notre pays, entre 600 et 800 avortements clandestins sont pratiqués.

Faut-il mettre toutes ces personnes en prison ? Leurs « complices » (médecins, militants associatifs) aussi ?

Nous croyons que la société marocaine est mûre pour le changement et pour que soient enfin entérinés le respect de la vie privée et le droit de chacun à disposer de son corps. Notre société et notre pays méritent cela. Nous appelons nos gouvernants, nos décideurs, nos législateurs, à faire preuve de courage, à faire ce pas en avant, en engageant un débat national sur les libertés individuelles.

Ce n’est pas un luxe, ce n’est pas une faveur, c’est une nécessité.

Comment favoriser l’épanouissement de la jeunesse, comment permettre la juste implication des femmes dans la société, comment engager réellement notre pays dans le progrès, dans le développement humain, si nos libertés individuelles ne sont pas respectées, si notre dignité est foulée au pied, si nous restons toutes et tous hors-la-loi ?

Toutes et tous hors la loi, jusqu’à ce que la loi change« .