Nord: les transfrontaliers marocains privés de leur gagne-pain à cause de la pandémie

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Privés de gagne-pain à cause de la fermeture des frontières, des milliers de transfrontaliers marocains désespèrent de reprendre le travail dans les enclaves espagnoles de Sebta et Melilia (nord), après six longs mois de paralysie liée à la pandémie du nouveau coronavirus.

« Tout est complètement à l’arrêt », déplore Mohamed Bouhlal, un père de famille de 43 ans qui, comme beaucoup, peine à payer son loyer et redoute de se retrouver à la rue.

« Si la frontière ne rouvre pas, je n’aurais d’autre choix que de mendier », lâche Fadwa, une employée de maison de 43 ans, dont 18 à travailler à Sebta, à moins de dix kilomètres de chez elle.

Le poste-frontière voisin est désert, les forces de l’ordre surveillent l’entrée grillagée. Fnideq, petite ville commerçante habituellement bondée en cette saison, tourne au ralenti.

Depuis la fermeture des seules frontières terrestres entre l’Europe de l’Afrique, plus de 8.000 personnes — serveurs, commerçants, femmes de ménage ou employés du tourisme — ont perdu leur emploi, 3.600 à Sebta, 5.000 à Melilla, selon les syndicats locaux.

Pour Chakib Merouane, le secrétaire général des travailleurs marocains de Sebta, la situation est grave.

Si certains ont pu compter sur « l’indulgence » de leur employeur du fait du caractère exceptionnel de la crise, d’autres ont été « remerciés ou sont menacés de l’être », selon les témoignages recueillis par son syndicat. D’après lui, certains « ont dû divorcer ou ont sombré dans la dépression, parce qu’ils ont choisi de rester bloqués (dans les enclaves, NDLR) loin de leurs proches pour préserver leur emploi ».

– « Bloquée à la maison » –

Pendant longtemps, tout était très simple, puisqu’un accord entre le Maroc et l’Espagne dispensait de visa les travailleurs transfrontaliers.

Fattouma Chairi, 73 ans, a fait la navette pendant un demi-siècle. « Depuis mars, je n’ai pas touché de salaire, je suis bloquée à la maison », déplore-t-elle, redoutant désormais de perdre sa retraite.

Selon des chiffres officiels, la crise liée à la pandémie pourrait faire basculer dans la misère plus d’un million de personnes vulnérables au Maroc, portant à 20% le taux de pauvreté dans ce pays de 35 millions d’habitants.

Le royaume devrait connaître en 2020 sa pire récession depuis 1996, avec une contraction de plus de 5% du PIB, les effets de la pandémie se conjuguant à de faibles rendements agricoles.

Et si près de six millions de familles en détresse ont pu toucher des aides de l’Etat pendant trois mois, rien n’a été fait pour les Marocains privés d’emploi par la fermeture des frontières terrestres avec l’Espagne.

« Je n’ai bénéficié d’aucune aide, j’ai dû emprunter de l’argent pendant six mois pour survivre. Mais là ce n’est plus possible, je risque de me retrouver à la rue », lance Chakik Merouane. Le syndicaliste de 49 ans est lui-même employé depuis une vingtaine d’années dans un restaurant de Sebta.

– « Plus cruel que la pandémie » –

« Tout le monde reprend le chemin du travail, alors pourquoi pas nous? Les autorités ne peuvent pas être plus cruelles que la pandémie! », se plaint Fadwa, qui faisait vivre les six membres de sa famille, parmi lesquels son mari au chômage.

Le gouvernement n’a pas spécifiquement commenté la situation de ces travailleurs transfrontaliers. Mais les autorités expliquent d’une manière générale privilégier au maximum la lutte contre la pandémie, qui a connu un pic dans le pays cet été.

Reste que la fermeture des frontières est venue s’ajouter à une crise socio-économique apparue dans la région fin 2019, quand les autorités ont fermé un poste-frontière dédié aux porteurs de marchandises entre le Maroc et Sebta. Jusque-là, cette contrebande tolérée irriguait toute la région.

Les autorités avaient promis de bâtir une zone commerciale dans le cadre d’un programme de reconversion. Mais les travaux sont à l’arrêt. Malgré la reprise du tourisme intérieur, « nous sommes loin de compenser les pertes », dit un hôtelier de Fnideq.

A ce jour, aucune date n’a été fixée pour la réouverture des frontières.

Samira, 33 ans, « pense sérieusement à rejoindre Sebta à la nage ». « Je n’ai plus le choix », assure en pleurant celle qui ne peut plus subvenir aux besoins de ses proches depuis qu’elle a perdu son emploi d’auxiliaire de vie à Sebta.