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    Numéro dépôt légal : ص 2018/22

    « Personne n’avait vu venir un tel effondrement ». Mustapha Sehimi, politologue, commente en trois questions la « débâcle historique » subie par le Parti de la lampe, passant de 125 à 12 sièges parlementaires lors des élections du 8 septembre 2021. Pour le spécialiste, on assiste à la « descente aux enfers du PJD », et à la « fin d’une séquence historique ». 

    H24Info: Ce résultat était-il attendu?

    Mustapha Sehimi: C’est une descente aux enfers si je puis dire, avec une débâcle historique pour la formation islamiste du PJD qui avait 125 députés au parlement sortant et qui voit ses effectifs passer à 12 députés seulement. Personne n’avait vu venir un tel effondrement. C’est une question importante qui se pose. On savait que cette formation islamique depuis 12 ans avait un bilan sujet à caution, on sait aussi qu’elle a fait beaucoup de déçus au sein de l’électorat PJD, et on n’ignorait pas non plus les divisions internes et les luttes intestines en son sein.

    Des divisions et luttes attestées par le fait que Driss El Azami El Idrissi, maire de Fès et surtout président du conseil national du PJD, avait présenté sa démission en février dernier invoquant la mauvaise gouvernance du parti, la non-conformité par rapport aux principes du parti et autres griefs… Démission qui a été débattue par un conseil extraordinaire et qui n’a pas été validée. Donc il y avait bien un malaise, mais personne ne donnait un tel effondrement avec 125 députés sortants à 12.

    Cette situation est encore polarisée par le fait que le chef du gouvernement sortant Saad Eddine El Otmani, secrétaire général du parti depuis 2017, s’est présenté à Rabat dans la circonscription de l’Océan. Il a pris le risque de se présenter en plein cœur de la capitale et il est arrivé seulement en quatrième position, avec seulement 4.000 voix. On assiste à la cristallisation d’une situation d’échec qui frappe le premier dirigeant de ce parti, ainsi que tous les effectifs parlementaires.

    Tous les ministres PJD ont été battus. Nous sommes face à une situation politique inédite qui marque deux choses:  premièrement, le déficit d’adhésion des citoyens à l’endroit de la formation islamiste et deuxièmement, la fin d’une séquence historique. Nous avons connu deux législatures de cette formation, arrivée au gouvernement à la faveur des printemps arabes et du mouvement du 20 février. Elle avait bénéficié d’un effet d’aubaine car considérée comme porteuse de changement. Les électeurs ont pensé qu’il fallait « sortir les sortants » et faire confiance au parti avec un référent religieux qui prônait des valeurs telles que la lutte contre la corruption, la moralisation de la vie publique, etc., autant de thèmes qu’on ne retrouve plus aujourd’hui. L’esprit islamiste n’est plus porteur de changement.

     

    Est-ce la preuve que les gens votaient PJD pour la figure de Benkirane pendant deux mandats, et non pour le parti en lui-même?

    M. S.: Ce n’est pas propre à Benkirane; j’ai toujours été frappé qu’au Maroc, le vote n’est pas basé sur une étiquette politique de façon décisive, ni sur un contenu programmatique, mais essentiellement sur des personnes, des notables qui ont une situation, un réseau, une assise tribale. Il s’agit d’un vote sociologique, plus qu’un vote partisan. Dans ce même sens, on a vu des transhumances, des parlementaires d’un mandat à un autre changer de parrainage politique… Cela s’est encore vérifié cette fois-ci puisqu’une trentaine de députés, à quelques semaines de la législature, ont adhéré à d’autres partis, notamment le parti du RNI avec son président Aziz Akhannouch, estimant qu’il était porteur de victoire. Calcul opportuniste évidemment mais c’est ainsi. On vote davantage pour des personnes, pour un profil social, un statut, une notabilité, que pour ceux qui se distinguent par des positions militantes et autres.

    D’ailleurs, des partis progressistes comme l’USFP ou le PPS n’ont pas pu résister à cette situation puisque dans leurs effectifs parlementaires sortants 2016, ils ont fait place à des notables qui n’avaient pas une très forte coloration partisane, qu’elle soit socialiste ou PPS. Le calcul qui est fait, c’est un notable, qui va amener des voix, et par extension, des sièges.

     

    Quel avenir pour le PJD?

    M. S.: C’est une situation intéressante car elle va raviver un débat de fond au sein du PJD, dans lequel on peut distinguer deux lignes: la ligne Benkirane, ancien chef du gouvernement et secrétaire général, et la ligne El Otmani, actuel chef du gouvernement et secrétaire général du parti. La ligne d’El Otmani et de ses ministres était une ligne participationniste: on dirige des communes, des régions, des maires, on est au gouvernement… L’idée est de continuer à gérer les affaires publiques. L’autre ligne, que j’appellerais identitaire, celle de Benkirane et d’autres, notamment Driss El Azami El Idrissi, veut un plus grand respect des « fondamentaux » du parti, c’est-à-dire le référentiel, les valeurs, l’identité.

    Ce clivage s’est illustré à deux occasions.

    La première, c’était en avril 2019 quand il y a eu un grand débat sur le statut des langues étrangères par rapport à la langue arabe dans la nouvelle réforme du système éducatif. Sur ce plan là, Benkirane et d’autres avaient pris position, se disant favorables à l’ouverture sur les langues étrangères, mais pas à un statut tel que c’est prévu par la réforme avec l’enseignement du français dès le cycle primaire, etc.

    La deuxième occasion où ce clivage s’est cristallisé, c’est lors de la légalisation du cannabis en mai dernier quand le texte n’a pas été validé par le conseil de gouvernement dirigé par Saad Eddine El Otmani. On a été obligé de recourir à l’initiative parlementaire pour le faire adopter en juillet. Les 125 députés du PJD, dont le SG de ce parti et chef du gouvernement, ont voté contre. Il y a donc bien là des éléments de clivage parmi d’autres sur cette question.

    Pour être complet, il faut ajouter les divergences d’appréciation de la politique de normalisation des relations entre le Maroc et Israël. Les uns et les autres au PJD ont dit que les intérêts supérieurs du royaume devaient primer, soutenant cette décision avec beaucoup de tiédeur et de réserve. Au lendemain même de la signature des accords signés en décembre, par lui-même, ainsi qu’un envoyé spécial américain, et un responsable israélien, le chef du gouvernement a parlé de « l’entité sioniste ».

    Ils savent que ça relève de la politique étrangère, c’est-à-dire du domaine réservé du roi, et donc ils sont extrêmement prudents, mais pour autant, il y a un différentiel d’approches au sein de la base du parti.

    Aujourd’hui, le parti n’a pas beaucoup de choix, il a 12 députés donc il ne peut pas constituer un groupe parlementaire car il faut un minimum de 20, il va donc être dans l’opposition. Cela va poser un certain nombre de problèmes à cette formation, et donner du grain à moudre à la ligne non participationniste d’abord, mais surtout ça va relégitimer une autre mouvance islamiste, « Al Adl wal Ihsane ».

    Cette mouvance a toujours été contre la participation électorale et considère qu’il n’y a pas à participer au système électoral, ni au cadre institutionnel en place du fait qu’il n’y a pas de compromis possible. Ces partisans sont porteurs d’un autre projet qui s’apparente à l’instauration d’un califat. On risque de voir cette mouvance qui est tolérée se radicaliser dans ses positions avec un populisme religieux renouvelé.

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