Inquiétant: quand la peur du covid pousse les gens à s’équiper en matériel médical

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Oxygène, lit médicalisé, concentrateur… l’installation de matériel médical à domicile par des particuliers a explosé ces dernières semaines face à la recrudescence des cas de contamination. Mais entre surenchère et risques avérés, cette pratique reste dangereuse et inquiète les professionnels de la santé qui craignent des complications pour les patients.

Des lits, des concentrateurs et des bonbonnes d’oxygène sont disponibles à la vente ou à la location. Mais ce matériel réservé il y a encore quelques mois aux professionnels a trouvé un nouveau débouché avec une clientèle prête à y mettre le prix fort. Et parmi les sociétés qui proposent ces services, seulement deux avaient aujourd’hui encore du matériel à nous proposer.

La première, située à Casablanca, nous conseille un lit médical réglable loué à 1.200 DH le mois (sans frais de livraison), «Un prix imbattable», nous affirme même le commercial au téléphone qui propose également à la location un concentrateur d’oxygène pour 1.500 DH les deux semaines. «Mais pour l’instant nous n’en avons pas en stock, depuis le début de la crise sanitaire ils sont très difficiles à trouver», nous affirme-t-il.

Une deuxième entreprise basée à Rabat fait encore plus fort en nous proposant un concentrateur d’oxygène pour «seulement 1.000 DH», avant de nous informer qu’un chèque de garantie de 13.700 DH devait être déposé avant de pouvoir être livré.

 

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La commerciale nous informe par contre qu’il n’y a pas de lit médicalisé de disponible pour le moment. «J’ai à peine eu le temps d’en réceptionner un ce matin, que je devais approuver une autre location», nous explique-t-elle, nous suggérant de rappeler et de «retenter notre chance». À la location, le lit est proposé à 900 DH le mois, pour lequel il faudra déposer un chèque de 15.500 DH. Le client devra payer l’installation par le technicien qui est de 500 DH et devra également s’acheter un matelas, que la société propose à 2.400 DH.

Des prix astronomiques

Le même matériel est également vendu ou loué sur les réseaux sociaux et les sites d’annonces en ligne. On trouve ainsi des lits à 9.000 DH, des bonbonnes d’oxygène à 5.000 DH ou encore des concentrateurs d’oxygène pour 90.000 DH. Des sommes astronomiques, mais qui ne semblent pas décourager pour autant certains.

Interrogé par H24Info, Tayeb Hamdi, médecin, chercheur en politiques et systèmes de santé, affirme qu’il s’agit d’un «véritable phénomène alimenté par cette idée de manque de place au sein des salles de réanimation». Le médecin précise néanmoins, que «plus de 80% des malades n’ont pas besoin de soins intensifs, alors que l’installation de ce type de matériel sans suivi peut conduire à de nombreuses complications, notamment un retard de diagnostic».

En effet, «le patient peut passer de ce qu’on appelle de la phase moyenne, à une phase sévère sans s’en rendre compte. L’hypoxémie (la diminution de la quantité d’oxygène transportée dans le sang) silencieuse est l’une des complications fréquentes. Et si le patient ne dispose pas d’un oxymètre il ne pourra pas réguler son appareil correctement. Ce sont des manipulations qui doivent être faites par des professionnels», insiste le docteur.

 

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De plus, «la maladie du Covid-19 ne se manifeste pas uniquement par des complications respiratoires, mais aussi cardiaques, rénales, et peut également engendrer par des thromboses, des embolies etc., poursuit le médecin, insistant sur la nécessité d’une surveillance constante du patient si son état empire.

Même son de cloche chez Marouane Hakam, médecin, expert et enseignant en e-santé et télémédecine. «C’est dangereux, ce n’est pas parce que nous avons un concentrateur d’oxygène à domicile que nous saurons régler le débit par nous-mêmes. La présence d’un professionnel est obligatoire. L’oxygénothérapie, comme son nom l’indique, c’est une thérapie et un traitement qui nécessitent une surveillance particulière. Tout excès, même d’oxygène, peut être néfaste pour le patient, surtout pour une maladie comme celle-ci, que nous ne maîtrisons pas encore entièrement», nous explique-t-il.

Problème d’éthique

«On peut comprendre la peur-panique du citoyen, c’est tout à fait légitime vu l’état de notre système de santé. La personne décide d’acheter les machines et les installer chez elle, mais ces machines sans véritable suivi ne servent à rien», souligne-t-il.

Le docteur Hamdi y voit par ailleurs «un problème d’éthique». Car, «si certains sont équipés, d’autres ne pourront pas l’être. Ils privent ainsi des patients dans le besoin, tout ça pour se sécuriser faussement», estime notre interlocuteur.

 

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Dr Hakam soulève quant à lui les pratiques de ces entreprises qui «sont normalement homologuées par l’État et qui sont déclarées auprès du ministère de la Santé». « Comment peuvent-elles profiter de la crédulité des gens en leur louant des appareils comme cela, à des prix qui sont devenus astronomiques. À titre d’exemple, une bonbonne d’oxygène se louait il y a quelques mois à 800 DH le mois, aujourd’hui nous sommes en train de parler d’une location d’un concentrateur d’oxygène à 10.000 DH la journée», s’insurge-t-il.