Histoire: Mostapha El Ouali Sayed, le fondateur du Polisario, n’était pas séparatiste

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Dans un texte publié en 1973, Mostapha El Ouali Sayed, fondateur historique du Front Polisario, détaille sa position sur la question du Sahara. Retour sur un document historique rare et peu diffusé.

« La région était depuis toujours très attachée au pouvoir établi au Maroc« , c’est par ces propos que débutent les premiers paragraphes d’un long texte écrit en janvier 1973 par Mostapha El Ouali Sayed, fondateur du Front Polisario. Ce mémorandum présenté aux militants de l’Union nationale des forces populaires (UNFP) et du Parti de l’Istiqlal, a été publié une seule fois sur le journal hebdomadaire « Le choix révolutionnaire » qui appartenait au socialiste Fqih Bassri, mais n’était que très peu diffusé et donc peu connu du grand public.

Dans ce texte de six pages, Mostapha El Ouali tentait d’exprimer son point de vue aux leaders de l’UNFP et de l’Istiqlal sur la question du Sahara, alors sous occupation espagnole. « Le mémorandum a été mis à la disposition de Allal El Fassi, Abderrahim Bouabid, Fqih Bassri, mais également aux jeunes militants d’extrême gauche« , précise Hossam Hab, chercheur en histoire contemporaine du Maroc.

 

Pour rappel, les contacts entre les jeunes sahraouis et les leaders des partis du mouvement national durant cette époque étaient permanents. Comme la plupart de ses camarades, après avoir fait l’école primaire à Tan-Tan, Mostapha El Ouali regagne Rabat pour ses études secondaires, avant de rejoindre en 1970 la faculté de Droit à l’université Mohammed V. Il y croise les jeunes étudiants d’extrême gauche de l’Union Nationale des Étudiants du Maroc (UNEM), comme le rappelle l’ancien leader socialiste, Fqih Bassri dans un ancien entretien avec le journaliste Hassan Najmi: « El Ouali était parmi les étudiants connus pour leur militantisme dans les milieux universitaires, pour la libération des régions colonisées en coordination avec les activistes sahraouis dans ces régions (…) Il était aussi un des Sahraouis, que l’armée de libération a pris la peine d’éduquer au sud« . Hossam Hab rajoute dans ce sens: « Mostapha El Ouali Sayed, comme beaucoup de militants sahraouis, appartenait aux différents organismes de gauche, que ce soit l’UNFP, le mouvement du 23 mars ou le parti communiste marocain« .

 

Le Sahara, une terre marocaine

Pour le chercheur Hossam Hab, « le document prouve qu’avant de se radicaliser, Mostapha El Ouali et ses camarades n’avaient pour ambition que la libération des provinces du sud et demandaient pour cela l’aide des partis nationalistes, l’idée de la séparation n’était pas encore présente« . Les premières lignes du texte du fondateur du Polisario confirment l’idée du jeune chercheur: « Les batailles pour le pouvoir et les guerres tribales ont provoqué une augmentation de l’exode vers cette région (le Sahara,NDLR) neutre et sécurisée. Parfois, elle servait de refuge pour les vaincus ou les révoltés, le résultat de cet exode: une transformation de cette région en une zone annexe du Maroc (…) on peut dire que cette région a été une province marocaine, comme toutes les autres provinces« . Le propos peut surprendre, lorsqu’on sait que Mostapha El Ouali Sayed avait décidé quelques années plus tard de proclamer l’avènement de la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD) rompant ainsi tout lien avec son pays natal, le Maroc.

Pour soutenir la marocanité des provinces des sud, l’auteur fait un flashback rappelant les correspondances entre résistants du sud et du nord durant les années 20 contre les colons français et espagnol. « Devant cette situation, la haine et la révolte des habitants augmentent contre le colon, et la coordination a commencé entre eux et le mouvement au Maroc, qui était sous l’occupation française« , souligne Mostapha El Ouali qui explique par ailleurs que les habitants du sud sont restés « attachés au militantisme de leurs frères au Maroc« . Il affirme enfin que l’armée de libération marocaine avait dans ses rangs un « nombre très important de militants sahraouis qui ont mené des opérations héroïques qui ont failli détruire le colon« .

 

Sang pour la liberté

Marxiste de la première heure et adepte de la littérature de l’armée de libération marocaine, Mostapha El Ouali Sayed était convaincu que seule la lutte armée pouvait libérer les provinces du sud. « Dans le document, El Ouali répète à plusieurs reprises les termes de libération armée, et de guerre de libération populaire, des expressions qui donnent une idée sur ses orientations« , analyse encore Hossam Hab.

Mostapha El Ouali Sayed ne dissimulait pas sa stratégie pour libérer le reste des terres occupées et exprimait clairement son opposition au choix diplomatique adoptée par le Maroc pour récupérer ses provinces du sud, « Le gouvernement marocain a demandé durant les premières années de l’indépendance à l’armée de libération d’intégrer l’armée du régime, mais les résistants sahraouis ont refusé parce qu’ils pensaient que l’ennemi occupe toujours leurs terres. Mais ils ont fini par dissoudre l’armée de libération, quelques éléments parmi eux ont rejoint l’armée du régime« , expliquant le fondateur du front Polisario.

 

Mostapha El Ouali explicite davantage sa conviction dans les dernières lignes du texte, sans pour autant rejeter le volet diplomatique officiel: « Lors de la dernière réunion de l’ONU, on voit clairement que le Maroc a retrouvé sa bonne et authentique position (…) de toute manière, la libération du Sahara passe par la guerre de libération populaire, en dépit de ses ennuis et ses difficultés. Dans un contexte d’émancipation, il sera normal et logique que nos frères arabes et les progressistes et les anticolonialistes soient de notre côté (…)« .

L’historien syrien Ali Chami auteur de l’ouvrage Sahara occidental, complexe de séparation au Maghreb Arabe, rapporte que le mémorandum avait suscité un grand débat entre Mostapha El Ouali et le fondateur du parti de l’istiqlal, Allal El Fassi. « El Ouali estimait qu’il était temps de bouger politiquement et avec l’armée pour affronter le projet du général Franco qui avait pour but de créer un petit pays Sahraoui, Allal El Fassi de son côté pensait qu’un agissement de ce genre ne donnera pas les résultats attendus, et qu’il fallait attendre les portées du travail diplomatique officiel« , explique le chercheur dans son travail publié en 1980.

Mostapha El Ouali Sayed à gauche. DR

Le jeune Mostapha El Ouali Sayed négligé par le leader de l’Istiqlal, rencontre dans un deuxième temps Abderrahim Bouabid, premier secrétaire de l’UNFP afin de solliciter son aide. Il fera de même avec les gauchistes du mouvement du 23 mars, sans que ces derniers ne donnent suite à ses demandes.

L’attitude des partis de la Koutla coïncidera avec la violente répression du Général Dlimi contre une manifestation de jeunes sahraouis le 10 mai 1973 dans la ville de Tan-Tan. Mostapha El Ouali s’exile après en Algérie et annonce dans la foulée en 1975, avec l’appui de la Libye de Moaâmar Kaddafi, la création du Polisario et de la RASD.

Mauvais calcul du Maroc? Certaines figures de l’UNFP ne cachent pas leur regret d’avoir fermé la porte aux jeunes du Polisario. « C’est nous qui avons perdu El Ouali et ses semblables, il est venu au Maroc et a fait le tour des leaders ici (…) Kaddafi a su utiliser le désespoir et l’isolement de ces jeunes« , reconnait Fqih Bassri, leader de l’aile armée de l’UNFP.

 

Mostapha El Ouali Sayed, reçu à Alger par le président algérien Houari Boumediene en 1975. DR

 

Bio express de Mostapha El Ouali
1948 : voit le jour à Bir Lahlou, et grandit à Tan-Tan.
1966 : part à Taroudant pour des études en enseignement traditionnel.
1970 : rejoint la faculté de Droit de la faculté Mohammed V à Rabat.
1973 : crée le front du Polisario.
1975 : annonce la création de la RASD.
1976 : meurt tué par balles lors d’un raid du Polisario à Nouakchott.