Foyers épidémiques: quatre questions au professeur Jaâfar Heikel

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Jaafar Heikel, spécialiste en maladies infectieuses et santé publique. MAP

L’apparition de nouveaux foyers épidémiques dans certaines villes du royaume laisse craindre une deuxième vague de contaminations au covid-19 ou un éventuel reconfinement.

Le spécialiste en maladies infectieuses et santé publique, Jaafar Heikel, a livré à la MAP sa lecture de la situation épidémiologique au Maroc et ses conseils en vue d’enrayer l’augmentation du nombre de cas dans le pays.

1- Quelle lecture faites-vous de la situation épidémiologique au Maroc?

La lecture de la situation épidémiologique doit être faite avec objectivité, sans panique, mais avec prudence grâce au renforcement des mesures de surveillance, de prévention et les mesures barrières. Les nouveaux cas apparus ces deux dernières semaines s’inscrivent dans la dynamique classique des pandémies et de leur gestion post-phase critique.

Nous avons en même temps déconfiné progressivement et élargi de façon substantielle le dépistage en milieu professionnel et industriel. Le résultat était attendu car deux phénomènes se juxtaposent, à savoir:
– les personnes positives asymptomatiques jusque-là confinées ont été dépistées lors des tests faits en milieu professionnel;
– les personnes contacts ont été également testées.

Ceci a donné lieu à une augmentation des cas en valeur absolue mais pas un risque plus élevé épidémique à l’échelle nationale car plus de 95 % des cas dépistés sont asymptomatiques, le niveau de positivité des tests est de 1,7% et ne s’est pas aggravé depuis le 10 juin, la létalité est toujours de 1,6% et le R0 reste inférieur à 1.

2- Est-ce-que le Maroc risque d’être confronté à une deuxième vague de contaminations?

Aucun pays n’est à l’abri d’une deuxième circulation intense du virus (pour ne pas utiliser le terme vague qui est un peu inquiétant), car nous n’avons pas d’idée sur la prévalence réelle du virus dans la population générale. Nous savons quelle est la prévalence en milieu professionnel, au niveau des contacts mais pas dans des cibles populationnelles spécifiques.

Après le déconfinement, les mesures barrières sont moins respectées et donc le risque augmente puisque le virus est présent. En effet les sujets jusqu’alors asymptomatiques ou pauci-symptomatiques peuvent transmettre le virus. Le danger et le défi sont à deux niveaux: le risque élevé chez les personnes âgées, vulnérables ou encore porteuses de maladies chroniques (diabète, HTA, cancer, insuffisance rénale, déficits immunitaires, etc…..) et la capacité du système de santé à gérer un nombre élevé de patients symptomatiques ou graves.

C’est pour cela que les mesures préventives s’imposent au même titre que le principe de précaution et d’un autre côté l’importance de faire de la planification stratégique pour le système de santé (disponibilité des structures, des ressources humaines, des moyens techniques et matériels, organisation entre les secteurs de santé etc….).

3- Selon vous, comment peut-on gérer cette situation?

Comme je l’ai souvent dit, le Maroc a très bien géré le confinement et il se doit de bien gérer le déconfinement avec en tête un compromis difficile entre la protection de la santé des citoyens et le nécessaire retour à la vie sociale et économique.

C’est toute la difficulté en raison des risques liés au non respect par une partie de la population des mesures barrières. Difficulté aussi en raison de la résilience ou la réactivité du système de santé à une nouvelle situation de crise. C’est simplement savoir faire face à une situation de gestion des cas asymptomatiques, des touristes, des personnes âgées, ou encore de management des besoins des acteurs économiques et sociaux. Les intérêts n’étant pas toujours alignés, les arbitrages ne sont pas et ne seront pas faciles. c’est pour cela que j’insiste sur la planification stratégique et la préparation opérationnelle.

4- Quels conseils pourriez-vous donner pour freiner l’augmentation du nombre de cas?

Mon conseil est d’abord pour la population qui a un rôle crucial post-déconfinement. Il est fondamental de respecter les mesures barrières (masque, distanciation sociale, lavages des mains, hygiène des lieux etc…) d’abord pour soi, pour sa famille mais surtout pour les autres concitoyens. Le maintien ou la facilitation de la transmission du virus est un enjeu sanitaire mais également social et économique. Le Maroc a bien fait les choses jusqu’à présent mais comme tous les pays il a déjà payé le prix de cette crise et il ne faudrait pas qu’il en subisse d’autres conséquences. Les acteurs économiques durement touchés doivent fournir tous les efforts de protection des employés et adopter les mesures d’hygiène pour que la reprise soit à la hauteur de leurs attentes et la pérenniser.

Les personnes âgées et celles ayant des maladies chroniques doivent être encore plus vigilantes car, après le déconfinement, elles seront les premières à être vulnérables au contact de la famille ou simplement d’autres citoyens.

Enfin, mon conseil aux autorités qui ont déjà fait un travail louable et qu’il faut soutenir c’est de préparer notre système de santé aux « soubresauts » éventuels de cette pandémie ou de nouvelles épidémies. Ceci pour que l’offre de soins dans toutes ses dimensions soit accessible à tous et particulièrement aux vulnérables et aux ramédistes, soit réactive en cas de flux massif de patients, de qualité dans la prise en charge des malades et performante en terme coût/efficience.