Etudiants isolés en France: «J’ai craqué et je suis rentrée au Maroc» (témoignages)

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© Maxppp / Xavier de Fenoyl

En France, les étudiants suivent leurs cours à distance depuis plusieurs mois. Entre isolement et manque de perspectives, beaucoup se disent démotivés, parfois déprimés. Parmi les étudiants marocains, certains supportent la situation, d’autres ont préféré rentrer auprès de leurs familles. Témoignages. 

« J’étais toute seule dans un petit studio de 20m², je suffoquais, je n’en pouvais plus, j’ai craqué… J’ai appelé ma mère et lui ai dit que je rentrais au Maroc », raconte Zaina, étudiante en master 1 dans une grande école de commerce à Rouen. Depuis un mois et demi, la jeune femme poursuit sa scolarité à distance depuis le domicile de ses parents, à Beni Mellal. « Mon père a eu peur que je reste bloquée en cas d’une éventuelle refermeture des frontières. Tant pis si je reste bloquée, je ne veux plus vivre cette solitude ».

Pour Zaina, l’isolement causé par les études en ligne « pesait très lourd sur le psychique ». « Je suis très active, alors me retrouver sans interaction sociale, ni sortie, ni sport, ce n’était vraiment pas évident », renchérit-elle, confiant ne pas avoir pris de billet retour. « Si les cours en présentiel reprennent, je rentrerai en France, sinon je reste ici au maximum ». Outre le réconfort de l’entourage, rentrer au Maroc a permis à l’étudiante d’économiser un peu d’argent: « je ne parvenais pas à trouver de petit job ».

« Certaines écoles ont tout mis en ligne, travaux pratiques et examens compris, donc ces étudiants-là ont pu rentrer au Maroc, mais d’autres -comme moi- ont des TP ou examens en présentiel. Chaque semaine, j’ai minimum 8h à l’école donc je dois rester en France », détaille Mossaab Moustaghit, responsable du pôle communication de l’Association des Marocains aux Grandes Ecoles, AMGE-Caravane. L’association prépare et accompagne les Marocains dans leurs études en France.

« A ma connaissance, la plupart des étudiants à distance sont rentrés au Maroc pour éviter des frais (logement, etc.) et être avec leur famille », estime l’étudiant en électronique qui souligne qu’au Maroc, les mesures sanitaires sont moins strictes qu’en France. « Tout le monde sort, c’est différent ».

« Surmonter la dépression »

Maroua et Abir, toutes deux inscrites au sein d’une grande école de commerce à Grenoble, ont également décidé de rentrer au Maroc « à cause de la dépression ». « On se sentait déprimées avec les cours à distance et le confinement. Rencontrer des camarades était devenu quasiment impossible », explique Abir. « Rester dans son studio toute la journée, c’est un peu déprimant. On organisait des appels de groupe pour se motiver mais c’était compliqué. Notre école nous a aidés pour gérer le stress en organisant des conférences avec des coach, des travaux de groupe…c’est ce qui nous a aidés à surmonter la situation de dépression », abonde Maroua.

« Quelques-uns de nos camarades sont rentrés en novembre; nous, nous avons voulu être patientes, on avait peur aussi qu’ils referment les frontières, donc on est rentrée à Noël et on envisage de repartir fin janvier. On nous parle d’une reprise à l’école le 8 février mais rien n’est sûr », reprend son amie. « Notre crainte désormais, c’est de ne pas trouver de contrat d’alternance ou de stage pour l’année prochaine », anticipent les deux étudiantes.

 

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En temps normal, décrocher un stage ou une alternance représente déjà un véritable parcours du combattant. La pandémie a rendu les employeurs encore plus frileux. Ayoub fait partie de ceux qui n’ont pas pu trouver de stage en entreprise l’année dernière à cause du covid-19. Etudiant en finances dans une école parisienne, il doit effectuer 12 mois de professionnalisation pour valider son master. « J’ai donc été obligé de faire une alternance plus longue cette année pour compenser », explique l’étudiant qui travaille dans une entreprise de services juridiques depuis octobre.

De son côté, Ahmed vient de signer un CDI au sein de l’entreprise où il avait réalisé son stage de fin d’étude en finances quantitatives. « J’ai été vraiment chanceux d’obtenir un stage fin avril dernier tandis que de nombreux étudiants de ma promotion n’en ont pas trouvé, soit que leur stage ait été retardé de six mois, soit qu’il ait été annulé », témoigne le diplômé de l’École des Mines de Saint-Étienne.

« Habiter à la Cité U est une chance »

Ayoub et Ahmed habitent tous deux à la Maison du Maroc, une résidence au coeur de la Cité internationale universitaire de Paris. La vie communautaire en cité universitaire leur permet de contrer la solitude. « Pendant le confinement, on mangeait tous les repas ensemble. De manière générale, il y a une ambiance assez conviviale. Vivre au sein d’un campus bénéficiant d’un grand parc nous offre également un espace pour sortir légalement », développe Ahmed.

« Habiter à la Cité U est une chance, je peux en sortir physiquement, je ne suis pas contraint dans une chambre comme d’autres étudiants qui s’en plaignent. J’en connais pleins -pas forcément Marocains- qui ont arrêté leurs études », rapporte Ismail, également résident à la Maison du Maroc. « J’ai quelques bons potes ici; j’imagine que je ne m’en rends pas compte mais le simple fait de les croiser, d’échanger avec eux des plaisanteries dans le couloir, aide à ne pas se sentir enfermé », ajoute l’étudiant en littérature française à la Sorbonne.

Et puis pour ce passionné de théâtre classique, confinement et lecture font bon ménage. « Je vais bien aussi parce que je suis en Lettres. J’aime beaucoup lire, donc ça ne me dérange pas de rester isolé de temps en temps, même si je suis sociable », relativise Ismail. Ayoub aussi apprécie les moments de convivialité partagés entre résidents. « Mais le fait de tout faire dans un même espace me donne l’impression de perdre le sens de la réalité. En visioconférence, le professeur parle tout seul sans pouvoir vérifier si les étudiants écoutent, on ne voit pas les réactions des camarades…même constat appliqué au télétravail », regrette le financier qui n’a passé que cinq jours en entreprise depuis sa prise de poste. « J’ai mes examens en présentiel le 27 janvier. Si après cette date, je suis toujours en télétravail, je m’arrangerai pour exercer du Maroc », avoue le Casablancais.

 

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Même projet pour Ismail qui jusqu’à présent ne souhaitait pas prendre le risque de contaminer ses parents en rentrant au Maroc. « Aussi, j’ai besoin de certains ouvrages pour travailler que je ne trouverai pas dans ma ville natale. Mais si tout le semestre prochain est en distanciel, je prendrai mes dispositions pour rentrer ».

La détresse psychologique des étudiants en France fait la une des médias locaux ces derniers jours. Si beaucoup ont décroché, les étudiants marocains de l’Hexagone ne songent pas à cette option. « On a beaucoup travaillé pour en arriver là. On ne compte pas abandonner », confirment Maroua et Abir. « Je ne peux pas me le permettre », formule Ayoub. « Je ne connais pas d’étudiants marocains qui aient abandonné leur parcours cette année », confirme à son tour Mossaab, responsable communication de l’AMGE-Caravane qui vient de créer un groupe d’étudiants en première année en France pour les soutenir.

Pour rappel, le premier ministre français Jean Castex a reçu les représentants des organisations étudiantes vendredi dernier pour aborder la question cruciale des étudiants qui se sentent « oubliés » par le gouvernement. Le hashtag #EtudiantsFantômes a récemment été partagé plus de 70.000 fois sur Twitter pour manifester leur désarroi. En ce sens, Castex a confirmé le recrutement de 80 psychologues dans les CROUS (Centre régional des œuvres universitaires et scolaires) dans les six prochains mois, soit un doublement des effectifs actuels.

Si les étudiants réclament un retour au présentiel, le gouvernement français vient d’autoriser dans un premier temps les étudiants de première année à reprendre les travaux dirigés (TD) en demi-groupe à partir du 25 janvier. Pour les autres années, aucune date de reprise n’est encore envisagée.