Entretien. Benmessaoud: "Le vote obligatoire sera un échec"

à 12:00

Le débat sur le vote obligatoire vient de refaire surface. Quelle efficience pourrait avoir une telle mesure ? Sera-t-elle capable de mettre fin à la désaffection des Marocains de plus en plus croissante envers le politique ?

Abdelmoughit Tredano Benmessaoud, Président du Centre de recherche et d’études en sciences sociales (CRESS) et Directeur de la revue marocaine des sciences politiques et sociales, nous apporte son éclairage.

 

H24 : Le ministère de l’Intérieur étudie l’application du vote obligatoire lors des prochaines élections. Qu’en pensez-vous ?

 

Abdelmoughit Tredano Benmessaoud : D’abord, on doit s’interroger sur les raisons de la prévalence inquiétante des taux d'abstention. Depuis 2007, les élections ont connu une abstention record (le taux de participation n’avait guère dépassé les 37% ndlr), en moyenne seul un marocain sur quatre se sent concerné par le vote.

 

Cette une moyenne reste pratiquement la même, quel que soit le corps électoral. On est actuellement à 25 millions ou 26 millions de personnes en âge de voter (un chiffre inédit). Ce corps électoral était de 22,3 millions en 2015 (élections communales). Il y a lieu de noter, dans ce cadre, que seuls 15,4 millions étaient inscrits et seuls 8,3 millions ont voté avec près d’un million (900.000) bulletins nuls, soit un pourcentage de voix de seulement 44% par rapport aux inscrits et 30% par rapport au corps électoral.

En clair, plus de 14 millions pour les dernières opérations ne se sont pas sentis concernés par l’opération électorale entre non-inscrits, ceux qui se sont abstenus et ceux qui ont opté pour des bulletins nuls. Ce chiffre est appelé à augmenter, car le nombre des électeurs a aussi augmenté.

La non-participation s’explique en partie par la crise du politique. On constate de plus en plus une désaffection des citoyens vis-à-vis de la chose politique et publique,  et ce même dans les pays démocratiques.

L’abstention, la régression du civisme, et la désocialisation importante d’une grande partie de la population, notamment les chômeurs et les jeunes ne sont que des manifestations de cette désaffection de plus en plus croissante.

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-À propos des jeunes, le vote obligatoire pourra-t-il les inciter à aller aux urnes?

Je ne crois pas parce que la crise du politique est profonde. Les jeunes ne s’intéressent plus à la politique qui n’est plus crédible selon leur perception. Imposer une amende comme c’est le cas de la Belgique ou une sanction quelconque ne serait d’aucune efficacité parce que les gens peuvent se réfugier dans les bulletins blancs  au vote blanc ou le vote nul. Par ailleurs, il vaut mieux gouverner par l’adhésion que par la sanction.

 

Pour commencer, il faut pousser les gens à s’inscrire. On remarque dans ce sillage que les listes électorales ne sont pas ouvertes tout le temps. Pourquoi à chaque fois qu’on ouvre les listes, on arrête à 15 jours ou un mois si on a vraiment envie que les gens participent ? Pourquoi ne pas laisser l’inscription en permanence ? Donc, il faut motiver les gens, les inciter et les pousser à s’inscrire.

 

-Pour vous le vote obligatoire ne peut être un remède au phénomène d’abstention ?

Non, pas du tout ! Parce qu’il y a plusieurs moyens de l’éviter si les électeurs se sentent obligés. Dans l’isoloir, il peut mettre ce qu’il veut. L’efficacité souhaitée n’est pas du tout envisageable. En raison de la situation socio-économique du pays, la marginalisation des masses, l’analphabétisme, la corruption, l’achat des voix… tout cela fait que l’opération électorale n’a aucune signification.