Éducation: « La migration des élèves du privé vers le public posera de nombreux défis »

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Le Maroc ferait face à un phénomène jugé par certains d’important de migrations des élèves du secteur privé vers le public. Interrogé par H24 Info, Abdelghani Erraki, secrétaire général du syndicat national de l’enseignement affilié à la Confédération démocratique du travail (CDT), évoque les importants défis auxquels devra faire face l’école publique face à cette migration.

H24 Info : Peut-on vraiment parler d’un phénomène de migration des élèves de l’enseignement privé vers le public ?

Abdelghani Erraki: Le phénomène existe bel et bien, mais hormis quelques chiffres nous n’avons pas de statistiques officielles pour le moment. De plus, on ne pourrait parler d’un phénomène que si l’on dépassait les 10% des élèves du privé qui migrent vers le public. Depuis notre syndicat, nos premières estimations dépassent ces 10%, en se basant sur les informations récoltées auprès de nos bureaux régionaux.

Rien qu’aujourd’hui, j’ai reçu une photo d’un rassemblement monstre de parents d’élèves devant une direction régionale de l’éducation. Ces parents demandaient une autorisation de transfert pour leurs enfants pour qu’ils puissent être admis dans une école publique.

Il faut garder en tête que la base structurante du système d’éducation demeure l’école publique. Cette pandémie a permis de mettre à l’évidence qu’on ne peut pas s’appuyer sur le secteur privé, que ce soit au niveau du système de santé ou celui de l’éducation. De ce fait, on ne peut compter réellement que sur le secteur public et l’école publique, les écoles privées ayant échoué à cette épreuve.

Le système éducatif public étant déjà défaillant, pourrait-il absorber cette nouvelle demande que supposerait cette migration d’élèves ?

La question se pose à deux niveaux. D’ailleurs, l’actuel ministre de l’Education l’avait affirmé devant le parlement : «l’école publique n’est pas en capacité de faire face à une migration massive des élèves du secteur privé».

Mais là n’est pas la question en réalité, car l’école publique n’est-elle pas censée pouvoir accueillir tous les jeunes Marocains ? Mais où va-t-on les accueillir ? Ce n’est un secret pour personne l’école publique est laissée à l’abandon depuis les années 1980 et le pays a toujours encouragé l’enseignement privé au détriment du public. Cela a été un mauvais choix entrepris depuis des décennies et dont les conséquences sont palpables davantage avec cette pandémie.

Si cette migration se poursuit, l’effet qu’elle aura est un débordement au niveau de l’école publique et en temps de pandémie cela compliquerait les choses, surtout pour le respect des mesures de sécurité.

Dans ce sens, certaines régions ont été forcées de se plier à l’enseignement à distance, au vu de la propagation du virus. L’épreuve de l’enseignement à distance n’est pas simple, pourrait-on déjà envisager un échec ?

Totalement. L’échec a déjà été avoué par le ministre en personne. La preuve étant de ne pas avoir comptabilisé les cours dispensés à distance pour les épreuves écrites, qui n’englobaient finalement que le programme correspondant au premier semestre.

De nombreuses raisons expliquent cet échec, mais la principale n’est autre que l’accès à internet qui n’est nullement garanti pour tous les élèves. D’ailleurs même les professeurs n’étaient pas bien lotis pour dispenser des cours à distance. Pour cette rentrée rien n’a changé, comment l’enseignement à distance pourrait s’avérer une réussite ?

De plus, si dans certaines régions l’enseignement à distance a été adopté, ce n’est pas le cas dans d’autres. Cela laisse d’autres questions planer. Ne va-t-on pas creuser d’autant plus les disparités entre élèves ?