Covid-19. Une semaine de vaccination vue par trois médecins de Larache, Fès et Marrakech

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AFP. DR

Le Maroc a lancé il y a une semaine sa campagne de vaccination. Hormis les rares cas de fraude, les efforts ont été payants, mais des craintes persistent parmi le personnel soignant.

À ce jour, 463.966 personnes ont été vaccinées contre le Covid-19 au Maroc. Un chiffre qui frôle celui du nombre total des cas de contaminations détectés depuis le premier cas signalé en mars dernier.

Un rythme effréné qui a permis d’atteindre ce chiffre en un peu plus d’une semaine. Les premiers bénéficiaires ont été les autorités publiques, le personnel médical de plus de 40 ans, le personnel enseignant de plus de 45 ans, et les personnes âgées de plus de 75 ans.

Trois médecins installés dans différentes villes témoignent auprès de H24 Info des grands efforts et parfois des couacs lors de cette campagne sans précédent.

Dans un centre de vaccination de Salé le 29 janvier 2021. Photo FADEL SENNA/AFP

Au nord, Dr Tayeb Hamdi médecin, chercheur en politiques et systèmes de santé et vice-président de la Fédération Nationale de la Santé (FNS) a été vacciné à Larache où il officie. Premier constat positif fait par le médecin: «le fort engouement pour la vaccination». «Les gens veulent se faire vacciner et vite (…) et tous les efforts sont déployés pour réussir à atteindre l’objectif national qui est d’arriver à  vacciner de 80% de la population», affirme-t-il.

 

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Cela a toutefois laissé place à «des premiers et rares cas de fraude», indique le médecin. En effet, malgré l’important dispositif mis en place, une dizaine de cas ont été répertoriés à travers le royaume.

«L’intérieur a donné l’exemple»

 

C’est le cas notamment à Taza, non loin de Fès, où huit premiers cas de fraudes ont été déclarés par le ministère de l’Intérieur. Bien que des mesures draconiennes aient été prises dans l’immédiat, le personnel soignant ne cache pas sa consternation.

Une femme âgée reçoit une dose du vaccin COVID-19 dans un centre de vaccination de la ville de Salé le 29 janvier 2021.Photo par FADEL SENNA/AFP

Pour le professeur Tariq Sqalli Houssaini, président de la Société Marocaine de Néphrologie et chef de service de néphrologie au sein du CHU de Fès, «il est inacceptable que la fraude intervienne lors de cette campagne (…) les autorités ont été très claires lors de la désignation des cas prioritaires». Ce dernier souligne d’ailleurs, «la réactivité des autorités, qui ont ainsi donné l’exemple à quiconque voudrait faire de même».

Ces cas de fraudes sont d’autant plus graves pour le médecin, étant donné que la première liste des bénéficiaires a été restreinte après la réception de moins de doses que prévu, poursuit-il, évoquant l’exclusion du personnel de santé de moins de 40 ans.

Le médecin ne comprend d’ailleurs toujours pas ce cas de fraude vu le protocole très pointilleux entourant les listes de bénéficiaires. «Bien que nous officions à l’hôpital et que nous allions nous faire vacciner par des collègues, on nous a demandé de nous munir de nos cartes d’identités nationales afin de s’assurer de notre âge et identité», témoigne Pr Sqalli Houssaini. «Et malgré tout cela certaines personnes ont fraudé (…) c’est vraiment déplorable», poursuit-il.

 

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«Lorsque nous faisons la queue pour acheter du pain, peu de gens respectent la file d’attente», ironise Dr Hamdi. Le vice-président de la FNS souligne cependant que «les gens qui ont fraudé sont désormais traçables et ceux qui les ont aidés aussi grâce au système informatisé».

D’un point de vue médical, «bien que cette personne ait fraudé il faudrait absolument lui injecter la deuxième dose, sinon c’est une dose perdue. Car au-delà du cas particulier, il en dépendra de l’immunité collective que nous cherchons à atteindre», explique Dr Tayeb Hamdi.

 

«Confiants pour le reste de la campagne»

 

En moins d’une semaine, d’autres cas de fraude se manifesteront ailleurs. Comme à Marrakech notamment, où d’autres problèmes plus structurels sont exposés par le Dr Imad Soussou vice-secrétaire régional de la Fédération Nationale de la Santé (FNS), affiliée à l’UMT, au CHU Mohammed VI de Marrakech.

Selon le médecin, «aucune sensibilisation au sein de l’hôpital n’a été faite au préalable, il y pas eu non plus de partage d’informations avec notre personnel soignant et pire encore, aucune simulation de faite».

Dr Imad Soussou se réjouit tout de même du fait que «le CHU ne vaccinera que son personnel et qu’il incombera à la direction régionale de la Santé de vacciner le reste de la population». «C’est dire la mauvaise gestion qui règne au sein de ce CHU», lamente-t-il.

Dans un centre de vaccination de la ville de Salé le 29 janvier 2021.Photo par FADEL SENNA/AFP

L’urgentiste reste néanmoins «satisfait de la vaccination de près d’un demi-million de personnes en seulement quelques jours» et se dit «optimiste pour le reste de la campagne».

Selon lui, «pour réussir cette campagne il faudra travailler sur la communication, car la circulation d’informations erronées sur les vaccins anti sars cov2 risque de nuire aux efforts». Dans ce sens, Dr Imad Soussou espère «qu’une vraie campagne de sensibilisation précèdera le lancement de la vaccination en collaboration avec les partenaires sociaux, les acteurs associatifs, les médias et les influenceurs sur les réseaux sociaux».

 

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Un volet sur lequel plaide également le Pr Sqalli Houssaini, pointant pour sa part les erreurs de communication de certains responsables autour de la vaccination. «Nous avons entendu des responsables dire à la télévision que les diabétiques, les hypertendus, les insuffisants rénaux, et autres porteurs de maladies chroniques ne doivent pas être vaccinés (…) une aberration étant donné que ce sont justement les personnes ciblées par cette campagne».

«Il n’y a aucune preuve scientifique prouvant que cette catégorie puisse développer des effets indésirables suite à sa vaccination», souligne également le professeur, s’insurgeant sur ces problèmes de communication qui peuvent être fatales pour ces personnes selon lui.

Sur un tout autre registre, le Dr Tayeb Hamdi s’inquiète des délais de livraison des prochaines doses et plaide pour un espacement plus étendu entre les deux injections. Si nous avons des retards, prendrons-nous le risque de rester attachés à ces dogmes mathématiques de quatre semaines, en perdant certainement le contrôle sur l’épidémie ou allons-nous prendre des décisions claires afin de maximiser le nombre de bénéficiaires tout en assurant leur immunité ?», s’interroge le médecin, notant que cela sera certainement le prochain défi auquel nous devrons faire face.