Covid-19: le personnel médical exacerbé par la mauvaise gestion et le manque d’appui

4217
DR.

Au front depuis plus de six mois, le personnel médical se bat contre le nouveau coronavirus avec très peu de moyens et sans vision globale, dénonce-il. Mais jusqu’à quand ? Et à quel prix ? (Témoignages).

Le coronavirus n’a épargné aucun secteur. Déficient depuis des décennies, celui de la santé doit non seulement dépasser cette crise, mais aussi combattre le virus avec très peu de moyens. Redoublant d’efforts depuis plus de six mois, le personnel médical est à bout et avec la situation épidémiologique qui s’empire, les décisions futures s’avéreront certainement décisives.

Les plus optimistes voyaient avec cette crise, un changement radical des politiques publiques. La santé devait ainsi figurer en haut de la liste. Mais «la gestion de cette crise est chaotique et le gouvernement n’a pas su profiter de cette aubaine pour revoir tout le système de santé du pays», déplore Imad Sousou, vice-secrétaire régional de la Fédération nationale de la santé (FNS), affiliée à l’UMT.

«Nous avons commencé cette guerre contre le Covid en février et nous étions conscients de notre système de santé défaillant et gangrené de problèmes structurels. Malgré cela, le personnel médical reste mobilisé depuis des mois, sans une quelconque motivation ou appui psychologique ni financier. Nous travaillons ainsi dans une tension sans précédent», déplore le vice-secrétaire régional, urgentiste à l’hôpital Ibn Tofail de Marrakech.

 

Lire aussi: Covid-19: «A Marrakech, la situation n’est plus sous contrôle!», déplore le personnel médical

 

Des tensions qui se sont accentuées avec la recrudescence des cas depuis quelques semaines maintenant. «Le flux est très important et par jour nous faisons des centaines de prélèvements», explique Salim* médecin urgentiste au Centre Hospitalier Préfectoral (CHP) de Hay Hassani. «À l’hôpital Hay hassani nous avons reçu des patients Covid pendant les trois premiers mois, avant d’arrêter. Il y a quatre semaines nous avons repris. Mais la situation est vraiment très compliquée, étant donné que nous étions déjà fatigués et exténués», nous confie-t-il.

Personnel médical esquinté

Un flux important résultant des déplacements lors de l’aïd, affirme notre interlocuteur. «L’aïd a fait que tout explose. Le maintenir a été une faute grave de la part de notre gouvernement, étant donné que cela a permis la circulation du virus, atteignant des régions très reculées, où la prise en charge est compliquée, voire impossible», poursuit-il.

Face au flux, les capacités d’accueil de certains hôpitaux ont été renforcées, surtout à Casablanca et Marrakech, villes des plus touchées par le nouveau coronavirus. C’est le cas au CHP de Ben M’sik, où deuxième hôpital de campagne y a été implanté. Une bonne nouvelle mais qui suppose une charge supplémentaire pour le personnel médical, qui n’a pas été renforcé déplore, Hatim* urgentiste contacté par nos soins.

Une charge supplémentaire pesant sur «un personnel médical esquinté et qui n’a pas eu un moment de répit depuis le début de l’épidémie», poursuit le médecin. En effet, le 11 août courant le ministère de la santé a décidé de la suspension «jusqu’à nouvel ordre» des congés pour le personnel médical du royaume, ce qui a conduit à d’importants sit-in.

Le ministère avait annoncé par ailleurs le versement de primes pour le personnel médical. Le personnel travaillant dans les unités d’urgences devrait percevoir  3.000 dhs de prime, ceux travaillant dans les unités de réanimation et de maternité 2.000 dhs et 1.000 dhs pour tout le reste du personnel.

Des primes qui selon les dires des trois médecins contactés par nos soins n’ont toujours pas été versées et qui de plus sont dérisoires. «Nous donner quelques miettes n’est pas la réponse, il faudrait répondre à nos demandes qui sont nombreuses», fustige Imad le syndicaliste. Ces revendications sont d’abord une meilleure gestion des ressources humaines, souligne-t-il.

«Depuis le début de l’épidémie, aucun système de roulement n’a été mis en place. De ce fait, des médecins travaillent sans relâche depuis six mois. Nous n’avons besoin d’une visibilité sur notre situation, car dans notre état actuel nous ne pourrons faire face à une deuxième vague. Il faudrait «une mobilité du personnel médical, un redéploiement et un roulement du personnel, bref une bonne gestion», déclare Imad Sousou.

Comme d’autres, Salim voit défiler entre 200 à 500 patients par jour au CHP d’Hay Hassani. «C’est stressant et fatiguant étant donné qu’à chaque prélèvement, nous nous changeons, nous ressortons voir d’autres patients pour encore faire des tests, nous changer et ainsi jusqu’à ce que nous finissions notre service», nous confie-t-il.

«Nous entendons déjà des médecins et infirmiers voulant lâcher le public, ce qui a toujours été l’un des problèmes majeur de notre système de santé», se désole Imad de Marrakech. De plus, Le personnel hospitalier n’est pas à l’abri du Covid, loin de là. Durant toute cette période, nombreux ont été les foyers de contamination découverts au sein même des hôpitaux. À Marrakech, ce sont plus de 150, infirmiers, médecins, techniciens ou sages-femmes qui sont touchés par le Covid et sont en arrêt de travail, indique Imad Sousou.

Le Covid en tant que maladie professionnelle

Leur réintégration au service est toutefois semée d’embuche, nous explique l’urgentiste. «Ces personnes n’ont pas de preuve matérielle de leur infection, seulement une fiche d’hospitalisation. Mais aucune preuve matérielle et du coup ils ne peuvent pas techniquement regagner leurs postes», explique-t-il, précisant toutefois «qu’ils sont soumis au traitement puis renvoyés chez eux, sans être déclarés guéris étant donné qu’ils n’ont pas probablement été déclarés comme porteurs du virus. Normalement ils doivent être suivis par un médecin traitant, mais ce dernier ne peut pas les déclarer comme guéris étant donné qu’il n’a pas les recommandations du ministère de la Santé pour le faire».

 

Lire aussi: Covid-19: présentation à Casablanca d’un lit de réanimation 100% marocain

 

Les critères de guérison doivent être fournis par le ministère, mais si cela n’est pas fait c’est «simplement une question de budget, car déclarer le personnel soignant comme atteint du virus voudrait dire activation de l’assurance», affirme Imad Sousou. «Il serait temps que le ministère de la santé applique les recommandations de l’OMS et  de l’OIT, qui affirment qu’il faut considérer l’atteinte du personnel professionnel de la santé, comme un accident de travail et le Covid comme maladie professionnelle pour le milieu de la santé», poursuit notre interlocuteur.

Des lacunes juridiques et structurelles qui doivent être revues de toute urgence, s’accordent à dire les trois médecins. «Nous savons très bien que cette épidémie ne prendra pas fin dans les prochaines semaines, voire mois … la gestion est donc la clé, non pas pour gagner cette guerre, mais pour avoir assez d’endurance pour ce qui pourrait suivre», conclut Imad Sousou.