Coronavirus: quelles conséquences sur les patients souffrant de pathologies lourdes?

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Certaines pathologies lourdes ou chroniques sont beaucoup plus mortelles que le nouveau coronavirus. Comment sont-elles prises en charge pendant la pandémie? La continuité des traitements a-t-elle été assurée pendant le confinement? Eléments de réponses avec des spécialistes.

Depuis mars dernier, tous les projecteurs sont braqués sur la nouvelle «star» des virus nommée SARS-CoV-2 alias coronavirus. Dans le domaine de la santé, le covid-19 occupe désormais le paysage médiatique et l’opinion publique à tel point qu’on en oublierait l’existence des autres maladies.

Pourtant, elles continuent bel et bien d’exister, notamment les pathologies lourdes ou chroniques pour certaines beaucoup plus mortelles que le nouveau coronavirus. Comment sont-elles prises en charge pendant la pandémie? La continuité des traitements a-t-elle été assurée pendant le confinement?

Pendant le confinement, les différents centres de santé se sont organisés pour éviter au maximum aux patients de se déplacer. Lorsque c’était possible, le suivi à distance a été privilégié. «Ce n’est pas tant parce qu’au niveau de l’hôpital il y a un risque démesuré, mais parce qu’on pensait aux problèmes de transports liés au confinement, ainsi qu’à la distanciation sociale», explique Pr. Marhoum, chef du service des maladies infectieuses du CHU Ibn Rochd à Casablanca.

Pour les malades du sida, son service a mis en place un partenariat avec l’Association de Lutte Contre le Sida (ALCS) qui s’est chargée de livrer les traitements aux domiciles des patients confinés. «Nous avons listé les personnes qui avaient besoin de leur traitement et qui ne pouvaient pas se déplacer (domicile éloigné ou peur de sortir) et l’ALCS opérait l’envoi des boîtes de médicaments par différents moyens. Cette organisation a été très importante pour nous afin que les patients ne tombent pas en rupture de traitement à cause du confinement», poursuit le spécialiste.

«Pour les malades chroniques stables, nous avons décidé de ne plus les revoir et on restait joignables par téléphone, WhatsApp, mail. Je prends l’exemple d’une hépatite B, si elle est stable, ça ne pose pas de problème. Que je vérifie son état une ou deux fois par an ou au bout d’un an et demi, ça ne change rien», assure Pr. Marhoum qui ajoute qu’en cancérologie, cet aménagement n’était pas possible. «Il fallait faire un choix. Quelqu’un qui a un cancer en train de le ronger doit être pris en charge. On ne peut pas demander à la personne d’attendre trois ou quatre mois donc ce service a continué une activité pratiquement normale».

« On ne peut pas arrêter le traitement d’un patient cancéreux »

«On ne peut pas arrêter le traitement d’un patient cancéreux, on doit obligatoirement l’assurer», confirme Pr. Abdellatif Benider, chef du service d’oncologie au CHU Ibn Rochd de la ville blanche. Dès le confinement, les patients qui pouvaient être suivis en télémédecine ne sont pas venus aux consultations prévues.

«Dans un premier temps, on a mis en place un système de téléconsultations pour les malades déjà traités, seulement en cours de surveillance, afin d’éviter l’encombrement du service. Dans un second temps, on a privilégié certains protocoles thérapeutiques qui permettent au malade de moins se déplacer au service. Ainsi, on a privilégié tous les protocoles qui permettent un traitement en ambulatoire ou à domicile, comme par exemple la chimiothérapie par voie orale», poursuit le médecin qui précise que seulement un tiers de ses patients ont eu recours à cette alternative.

«Ceux dont l’état ne permet pas la chimiothérapie orale sont venus faire l’intraveineuse à l’hôpital dans le respect de la distanciation sociale recommandée. Pour la radiothérapie (traitement intervenant après la chimiothérapie, ndlr), on a concentré les doses et les séances. Au lieu de séances quotidiennes pendant un mois et demi ou deux mois, le patient est venu chaque jour pendant une ou deux semaines et on a augmenté les doses par séance. Ce sont des standards internationaux aussi efficaces que les protocoles classiques», garantit le professeur.

Dans l’incapacité de se déplacer pendant le confinement, certaines personnes n’ont toutefois pas pu effectuer leur chimiothérapie. «Quelques malades ont du arrêter leur traitement. On essaye alors de rattraper le retard mais le pronostic est très mauvais car la maladie évolue rapidement et très mal. En cancérologie, quand on commence un traitement, il faut le terminer. Quand on l’arrête en plein milieu, cela crée de la résistance et beaucoup d’autres problèmes, ce qui retentit sur le pronostic de la maladie», étaye Pr. Benider.

« Un gros retard de diagnostic »

«Globalement, on a pu continuer à traiter tous les patients en cours de traitement. Ce sont les nouveaux cas diagnostiqués qui n’ont pas pu venir commencer leur traitement. Ils ne sont pas arrivés à l’hôpital car confinés, ou parce qu’ils n’ont pas pu consulter en amont les spécialistes qui nous les adressent», déclare à son tour Dr. Majdouline Houjami, oncologue et radiothérapeute dans le même CHU. «Par exemple, une femme qui a un nodule mammaire doit aller faire une mammographie, puis une biopsie…soit une série de consultations pour qu’elle nous soit enfin adressée. Il y a des patients qui n’ont pas pu faire tout ces examens étant donné que pratiquement tout était fermé. On observe donc surtout un gros retard de diagnostic».

«Malheureusement, beaucoup de malades ont eu des symptômes mais n’ont pas consulté à cause du confinement. Tous nos collègues des autres spécialités soulignent ce problème, à savoir que le nombre de malades a beaucoup diminué car ces derniers sont restés chez eux, et ont consulté un peu tardivement. Effectivement, on a vu ces derniers mois des malades arriver chez nous à des stades très avancés», renchérit Pr. Benider.

 

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De son côté, Nawal Bouih, oncologue et radiothérapeute à la clinique Al Kindy, explique que ce retard de consultation à cause du confinement a eu «un petit impact sur certaines personnes dont on a appris la rechute que quelques mois plus tard». «En cancérologie, qu’on pose le diagnostic de rechute tôt ou moyennement tôt avant que la personne ait des signes cliniques, cela n’impacte pas sur la survie globale. Ce sont des données claires et nettes depuis très longtemps», tempère la spécialiste. «Par exemple, si je prends connaissance de la rechute alors que l’image mesure 3mm, ou que je le sache quand elle fait 1cm, ça ne va pas changer la durée de vie du patient, ce qu’on appelle la survie globale, du moment qu’il n’est pas symptomatique et j’insiste sur ce point».

Comme au CHU, le centre Al Kindy a revu le circuit du patient cancéreux, décalé les consultations non-urgentes et adapté les protocoles thérapeutiques. «Pour préserver leur immunité, on a du alléger certains traitements pour certains patients fragiles en faisant très attention à ne pas diminuer leurs chances de guérison. Quand on devait choisir entre deux protocoles, on sélectionnait le moins impactant sur leur santé physique. On calculait le rapport risques/bénéfices et lorsque le bénéfice était de moins de 5%, on devait reporter le traitement ou opter pour un moins lourd», éclaire Dr. Bouih qui rappelle que «ce sont des recommandations internationales que le Maroc a suivies».

Quid de la réaction des patients cancéreux au covid-19? Sont-ils plus vulnérables? Unanimes, les médecins répondent par la négative. «Un patient en bonne forme et/ou qui a fini sa chimiothérapie depuis plus de six mois, n’est pas plus fragile qu’une personne lambda, si il n’a pas de comorbidité (diabétique, hypertendue, etc.). Dans ce cas, il a les mêmes chances de s’en sortir qu’une personne qui n’a rien. Il n’a pas plus de risque de contracter une forme sévère du covid-19», confirme Dr. Bouih.

« Le patient cancéreux arrête sa chimiothérapie s’il est atteint du covid-19 »

En revanche, la chimiothérapie n’est pas du tout recommandée à un patient cancéreux atteint du covid-19 puisque ce traitement induit une immunodépression. «Une infection qu’elle qu’elle soit contre-indique la chimiothérapie car celle-ci diminue l’immunité. On ne peut alors pas prendre le risque de baisser l’immunité du patient car cela provoque une flambée de l’infection», justifie Dr. Houjami du CHU de Casablanca qui explique par ailleurs que «pour certaines chimiothérapies, on a ajouté quasi-systématiquement des facteurs de croissance médullaire pour que les patients évitent cette immunodépression».

«Le patient cancéreux arrête sa chimiothérapie s’il est atteint du covid-19. On a le droit de prendre une hormonothérapie mais une chimiothérapie on n’a pas le droit, on est obligé de la suspendre le temps que le covid passe. Pour la radiothérapie, ça dépend laquelle», abonde Dr. Bouih qui enregistre dans son centre jusqu’à présent «trois ou quatre» patients cancéreux ayant contracté le covid-19, et «ne déplore aucun décès».

 

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Au CHU de Casablanca, Pr. Benider confie de son côté la perte de «deux ou trois malades cancéreux à cause du covid-19». «Pour les malades sous chimiothérapie qui contractent le covid-19, ça se passe très mal à cause de l’immunodépression ou des comorbidités. C’est catastrophique, on est face à des complications très graves», commente-t-il.

Dr. Bouih cite néanmoins l’exemple d’une femme sous chimiothérapie qui a eu le covid-19, ainsi que son mari. «Son époux qui n’avait pas de maladie chronique est décédé, et elle, elle va bien, elle n’a pas développé de forme grave de la maladie. Cela prouve bien qu’il n’y a pas de règles, on n’a pas encore complètement compris ce virus».

Aujourd’hui, l’organisation des centres de santé cités est revenue à la normale ou presque. Les consultations restent programmées de façon à recevoir les patients par petits groupes et respecter la distanciation sociale. Les accompagnants sont toujours interdits, sauf nécessité particulière. «On continue à suivre des protocoles qui évitent aux malades de venir régulièrement au service; chaque fois qu’il y a possibilité de prescrire un traitement par voie orale, on le fait», conclue Pr. Benider, chef du service d’oncologie au CHU de Casablanca.