Casablanca/covid-19: pourquoi on n’arrive pas à réduire les cas de contamination?

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Casablanca peine à réduire son nombre de cas positifs quotidiens qui se comptent par centaines, parfois dépassant le millier. De son côté, Tanger apparaît comme un cas d’école pour le reste du pays, n’enregistrant aujourd’hui plus que quelques contaminés (après plusieurs centaines en août dernier). Quelles sont les failles qui empêchent le poumon économique du royaume d’en faire autant? Eléments de réponse.

Hier, jeudi 1er octobre, 928 cas positifs au coronavirus ont été enregistrés rien que pour la ville de Casablanca. Ces deux dernières semaines, le Maroc a dépassé les 100.000 cas d’infection ainsi que les 20.000 cas actifs et les 2.000 décès. Depuis près de deux mois, la capitale économique concentre quotidiennement plusieurs centaines de nouveaux cas d’infection au covid-19. A elle seule, elle regroupe 42% des cas journaliers notifiés, 40% des formes graves et 38% du nombre de décès enregistré à l’échelle nationale.

 

 

Parallèlement à cette hausse, le taux de létalité à échelle nationale reste stable à 1,8%. Au 1er octobre, 437 cas sévères à critiques et 54 patients intubés sont enregistrés à échelle nationale, parmi 19.679 cas actifs. Dans son bilan bimensuel relatif à la situation épidémiologique du pays, le ministère de la Santé a annoncé une augmentation de 10% du nombre de cas infectés entre mi-août et mi-septembre, passant réciproquement de 22.158 à 26.428 nouveaux cas quotidiens.

Dans ce schéma, Casablanca peine à réduire son nombre de cas positifs quotidiens qui se comptent par centaines, parfois dépassant le millier. Au Nord, l’exemple de Tanger attire l’attention, puisque la ville comptait en août quelques 400 cas quotidiens et a réussi à endiguer l’épidémie, n’enregistrant aujourd’hui plus que quelques contaminés (34 le 1er octobre et 0 décès). La ville du Détroit apparaît alors comme un cas d’école pour le reste du pays, en particulier pour Casablanca.

Les gestes barrières négligés

«C’est un ensemble de circonstances qui font qu’à Casablanca on n’y arrive pas vraiment. Probablement, on n’a pas réussi à réduire les activités économiques au niveau de cette grande ville, comme on avait réussi à le faire à Tanger. De plus, il y a une promiscuité plus importante entre les personnes qui n’adhèrent pas suffisamment aux mesures sanitaires permettant de réduire les contaminations», constate Pr. Marhoum, chef du service des maladies infectieuses au CHU Ibn Rochd à Casablanca.

«Casablanca est une grande ville avec beaucoup d’usines et une forte densité de population. On a tous les ingrédients pour que l’épidémie flambe si les mesures sanitaires ne sont pas strictement respectées», abonde dans le même sens Dr. Taieb Hamdi, président du Syndicat National de Médecine Générale (SNMG) et vice-président de la Fédération Nationale de la Santé (FNS). «Or, ces mesures ne sont justement pas respectées, ni de la part d’une grosse partie de la population (gestes barrières), ni au niveau de beaucoup de sites de travail, industriels ou autres (cafés, restaurants, etc.)».

 

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Le 6 septembre dernier, le gouvernement a annoncé l’adoption d’une série de mesures draconiennes en vue de freiner la propagation du coronavirus à Casablanca. Parmi elles, l’isolement de la ville, l’instauration d’un couvre-feu nocturne et le report de la rentrée scolaire en présentiel. Près d’un mois après, Dr. Hamdi estime que «ces mesures territoriales ont donné des résultats mais n’arrivent pas à faire régresser l’épidémie». «La circulation du virus est beaucoup plus importante que les mesures territoriales prises».

Pour autant, le renforcement de ces mesures sanitaires ne semble pas une solution idéale au sein d’une population qui souffre déjà énormément des restrictions d’activité contraintes par ces mêmes mesures. A Tanger, après quinze jours de mesures strictes mises en place par les autorités de la ville avec fermeture des zones industrielles, l’épidémie a rapidement pu être contenue. Alors quelles sont les failles qui empêchent Casablanca d’en faire autant?

Un circuit mal balisé

A cette question, on mentionne en premier lieu le manque de clarté dans le parcours du cas déclaré positif au covid-19, de la manifestation des premiers symptômes à sa guérison totale. «Pendant deux semaines, il y avait un problème d’orientation des patients, chacun faisait son circuit à sa façon. Les gens ne connaissaient pas ou n’arrivaient pas à suivre le circuit officiel», illustre Dr. Hamdi, également chercheur en politiques et systèmes de santé.

«Officiellement, il y a un circuit clair mais il faut que la population soit avertie, orientée et accompagnée. Même le médecin se demande parfois où envoyer son patient faire le test, où il doit prendre le traitement…ce sont des choses qu’on n’affiche pas sur un papier définitif», renchérit notre interlocuteur.

«Il n’y a pas de feuille de route; une fois que la personne est déclarée positive, elle est complètement livrée à elle-même, surtout lorsqu’elle est diagnostiquée dans un centre ou laboratoire privé. Elle ne sait pas quoi faire, à qui s’adresser, chaque centre de santé la renvoie vers un autre. Avant de pouvoir se faire tester, ma tante a fait quatre centres de santé et deux hôpitaux», témoigne anonymement une Casablancaise du quartier Hay Moulay Rachid.

«Les directives sont prises au niveau du gouvernement mais il n’y a aucune explication dans le bas de la pyramide. Tout le monde est en roue-libre à cause d’un manque de coordination et de communication entre les différentes hiérarchies», ajoute la citoyenne de 32 ans. «Effectivement, le circuit n’est pas bien balisé. Si un contact positif se perd dans ce circuit, les autres contacts peuvent ne pas emprunter le même chemin. Ils vont rester chez eux, au travail ou ne vont même pas se faire tester», concède Dr. Hamdi.

Dépistage insuffisant

La réussite du modèle tangérois est due en partie à la mise en place d’un système centralisé et coordonné entre les différentes hiérarchies mais aussi entre les médecines publique et privée. «Après la crise, le circuit a été beaucoup plus clair. Il y avait un intermédiaire au niveau de la wilaya. Les médecins du privé appellent les personnes qui doivent être testées et leur donnent une ordonnance. Ils téléphonent ensuite à un coordinateur au niveau de la wilaya qui prend le nom du patient et coordonne avec la santé publique. Celle-ci donne un rendez-vous le lendemain pour faire le test, et dans les 24h, les médecins et les patients sont informés du résultat», explique le médecin qui note également le renforcement du service de réanimation de la ville ainsi que la participation de la médecine militaire et la mise à disposition de la clinique de la CNSS.

 

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«On a pu réduire le délai de diagnostic et donc la prise en charge s’est améliorée. A Casablanca, il faut faire la même chose, tout comme à Marrakech, Agadir et toutes les grandes villes où il peut y avoir les mêmes problèmes», poursuit Hamdi qui plaide pour la mise en place d’un «centre d’appels d’orientation et d’accompagnement des malades du covid-19 et des cas contacts».

Ce suivi «est actuellement effectué par le personnel de la direction régionale de la Santé mais il est en nombre insuffisant, partout dans le Maroc». «C’est pourquoi j’avais appelé personnellement à ce qu’une autre institution, en l’occurrence les Forces Armées Royales (FAR), qui détiennent l’effectif suffisant et la discipline nécessaire, effectue cette mission au moins dans les grandes villes comme Casablanca, Marrakech, Tanger, Fès», étaye Dr. Hamdi qui cite l’exemple de l’Espagne où 2.000 militaires ont été déployés depuis le mois dernier pour réaliser le traçage de l’épidémie.

Au-delà du retard de diagnostic, «la capacité de dépistage est insuffisante». «Le nombre de tests effectués à Casablanca par rapport au nombre de cas positifs détectés quotidiennement est clairement faible», souligne le spécialiste. Et d’ajouter: «Quand on faisait 20.000 tests quotidiens en juin, on avait 150 cas positifs. Aujourd’hui, on fait toujours le même nombre de tests mais on a 2.500 cas à échelle nationale. Ainsi, le taux de positivité est de plus en plus fort et la capacité de dépistage n’accompagne pas l’évolution de l’épidémie. On surveille mal ou qu’en partie l’épidémie donc on est handicapé par rapport à son évolution ».