Cannabis thérapeutique: un projet de loi prometteur, des cultivateurs dans l’expectative

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Le projet de loi sur le cannabis présenté cette semaine en Conseil des ministres en a surpris plus d’un, à commencer par les principaux concernés qui vivent de cette plante. Un cultivateur-revendeur, un sociologue et un psychothérapeute nous apportent leur éclairage sur ce gigantesque et incontournable chantier.

Le 24 janvier 2019, l’OMS mettait en avant dans un rapport officiel les bienfaits thérapeutiques du cannabis et ses dérivés. Le mercredi 2 décembre 2020, les pays membres de la Commission des stupéfiants des Nations unies (CND) ont voté favorablement au retrait du cannabis du tableau IV de la Convention unique sur les stupéfiants de 1961.

Le royaume considéré comme l’un des plus grands producteurs au monde, avait lui aussi voté en faveur de ce retrait. Dès lors, plusieurs observateurs voyaient venir un possible assouplissement des lois en vigueur au royaume. C’est désormais chose faite. Le ministère de l’Intérieur a présenté ce jeudi 25 décembre en Conseil des ministres, un projet de loi visant à autoriser l’usage légal du cannabis au Maroc, à des fins médicinales et thérapeutiques.

Ce projet prévoit la création d’une Agence nationale qui sera chargée de délivrer les autorisations aux cultivateurs, mais aussi de contrôler le marché et servir d’intermédiaire au niveau international.

 

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Encore au stade de projet, la légalisation du cannabis laisse tout de même perplexes les principaux concernés. Contacté par H24Info, Hassan*, originaire d’Al Hoceima et revendeur d’huile de cannabis au Maroc, reste «méfiant» et nous fait part de son «grand étonnement» sur ce projet, sentiments largement partagés par ses amis cultivateurs. Selon lui, «c’est tout de même un revirement à 180 degrés (…) certes c’est une bonne chose, mais nous avons l’impression que cela a été fait dans l’urgence et la précipitation».

Les cultivateurs encore sceptiques

Notre interlocuteur regrette qu’il n’y ait pas eu de «concertation avec les cultivateurs, qui se posent énormément de questions en ce moment». «Serons-nous formés et accompagnés? L’agence aura-t-elle un monopole et qui nous garantit qu’elle ne sera pas privatisée par la suite ?», s’interroge Hassan, avant d’affirmer que «les véritables bénéficiaires seront ceux qui sont le mieux préparés, ce qui explique nos craintes».

Hassan explique que «plusieurs cultivateurs sont encore dubitatifs et voudraient que cela se fasse graduellement». Et de préciser que «le sujet sera réellement pris au sérieux dans la région qu’après le vote du projet de loi par l’Assemblée».

Khalid Mouna, anthropologue, chercheur et auteur notamment de l’ouvrage de référence «Le bled du kif: économie et pouvoir chez les Ketama du Rif», explique que «ces peurs sont légitimes». «Certains acteurs n’y trouveront pas leur compte, car selon quelques commentaires de cultivateurs que j’ai déjà reçus, la légalisation va les plonger dans des logiques bureaucratiques et étatiques, présentes dans tous les secteurs d’activité et qu’ils ne maîtrisent pas forcément», affirment le chercheur.

 

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«Ils ne voient pas non plus d’un oeil le fait que des agents extérieurs vont leur imposer des règles», souligne-t-il. Ici réside l’un défis importants derrière ce projet, estime Khalid Mouna. L’exemple le plus récent exposé par le chercheur est l’apparition de tensions en 2014, lorsque le PAM avait saisi le dossier, «d’une manière très incompétente et avec beaucoup d’amateurisme, et s’est octroyé la parole pour parler au nom de tout le monde».

 

Un chantier vieux de plus d’un siècle

 

Toutefois, l’anthropologue rappelle que «les cultivateurs étaient et sont encore dans l’illégalité. La culture du cannabis est interdite et la loi est claire là-dessus (…) L’État a laissé faire, car il n’avait pas les moyens de faire face et c’est la population qui s’est octroyée ce droit. Ce qu’on appelle le droit historique n’existe que dans la pratique, mais pas juridiquement, c’est le vide. Il n’y a aucun texte aujourd’hui qui se réfère à ce droit».

Pourtant, l’interdiction est explicitée dans le Dahir du 24 avril 1954 portant sur la prohibition du chanvre à Kif. Khalid Mouna rappelle que «le Maroc a été embarqué dans une politique d’interdiction du cannabis qui ne concernait dans un premier temps que la zone française, mais a été élargi ensuite à la zone du protectorat espagnol, sachant que les Espagnols n’ont jamais légiféré sur le dossier». Ce même dahir «a d’ailleurs été signé par Mohammed Ben Arfa qui est censé être un sultan illégitime et par conséquent ce dahir n’aurait même pas lieu d’être (…) On aurait dû réfléchir à cette loi il y a plus de 50 ans», assène le sociologue.

Pour Khalid Mouna, ce projet de loi «n’est nullement historique», étant donné que des mesures similaires existaient déjà durant la fin du XIXe siècle, lorsque le sultan Moulay El Hassan 1er a essayé d’encadrer avec les oulémas de Fès, la culture et la consommation du cannabis pour un usage récréatif. «Il s’agissait de la première tentative de réglementation de ce marché à l’échelle régionale et certainement mondiale», souligne-t-il. Aujourd’hui «le royaume a simplement repris un dossier qu’il avait entrepris il y a plus d’un siècle, mais d’une manière actualisée et dans un contexte complètement différent».

 

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«Mieux vaut tard que jamais», enchaîne le chercheur, pour qui ce projet reste tout de même «extrêmement ambitieux». Le passage vers le formel ne voudra tout de même pas dire une éradication complète du secteur informel, souligne t-il..

Ce même secteur de l’informel a d’ailleurs connu une chute en matière d’exportation, à cause de la production européenne, souligne-t-il, jugeant que «ce projet permettra au Maroc de reprendre sa place de leader mondial et d’engager une production de meilleure qualité qui trouvera d’autres circuits de commercialisation pour le marché local ou international».

«L’État a tout à y gagner et un certain nombre de cultivateurs aussi, mais il y aura aussi des exclus, et là encore ce n’est pas spécifique à ce marché», explique Khalid Mouna.

Effets thérapeutiques incontestables

Un marché pour lequel le Maroc aurait pu se positionner comme leader depuis bien des années. D’ailleurs le pays était considéré comme un «acteur émergent» sur le marché pharmaceutique mondial de cannabis, selon un rapport de Prohibition Partners datant de 2019. Le cabinet qui est le premier fournisseur mondial d’informations de conseils stratégiques sur le marché du cannabis expliquait alors que le royaume jouit d’une position stratégique et d’un cadre politique stable, en plus d’abriter des sociétés pharmaceutiques multinationales ainsi que des entreprises nationales opérationnelles.

Le même rapport donnait à savoir que les dix troubles les plus fréquents affectant la population marocaine sont la douleur dans le bas du dos, la dépression, les maux de tête, l’anxiété, la douleur au cou et autres appareils musculosquelettiques (TMS). Toutes ces pathologies ou troubles peuvent être soignées grâce au cannabis et ses dérivés.

 

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Mais pas seulement. Reda Mhasni, psychologue clinicien et psychothérapeute expose pour nous les bienfaits reconnus du cannabis sur d’autres pathologies. «Plusieurs études ont montré l’efficacité du cannabis pour prévenir les risques d’une crise d’épilepsie grâce à ses bienfaits anticonvulsifs et analgésiques, qui peuvent aussi être extrêmement utiles dans le cas de patients atteints de cancer qui suivent une chimiothérapie».

Le psychothérapeute évoque également son efficacité sur les troubles de l’appétit ou encore la dépression. C’est d’ailleurs un constat que le clinicien a fait auprès de ses patients, «surtout les moins jeunes, qui arrivent à adopter une certaine maturité dans leur consommation de cette plante-là».

Enfin, le clinicien rappelle que «la plante marocaine est très peu concentrée en THC, qui est le principe actif et psychotrope du cannabis, contrairement à d’autres plantes cultivées dans d’autres pays». Néanmoins, l’encadrement du recours à cette plante, permettra ainsi de lutter contre «l’automédication sauvage de certains patients qui recourent à cette substance, sans en maîtriser les dosages», souligne Reda Mhasni.