Cancer du sein: «Il faut mettre en place un registre national des patientes», plaide Raja Aghzadi

Raja Aghzadi, chirurgienne et présidente de l’association de lutte contre le cancer du sein, “Coeur de Femmes”./DR

Le mois d’octobre, appelé également octobre rose, est dédié à la sensibilisation au cancer du sein. Le Maroc a parcouru un bon bout de chemin dans sa lutte contre la maladie, mais des efforts sont encore à faire. Raja Aghzadi, chirurgienne et présidente de l’association de lutte contre le cancer du sein, “Coeur de Femmes”, répond aux questions de H24info.

Où en est le Maroc dans sa lutte contre le cancer du sein ?

Le paysage de la cancérologie en général et du cancer du sein en particulier a beaucoup changé. Depuis une vingtaine d’années, les efforts déployés par les bénévoles sur le terrain et sur les points les plus enclavés du pays ont permis de grandes avancées, notamment en matière de sensibilisation. Cela a également été possible grâce à l’avènement de la Fondation Lalla Salma qui a complètement métamorphosé le paysage de la cancérologie au Maroc. De nombreuses associations informent et sensibilisent également sur le sujet. Ceci couplé à l’effort fourni par les médias, a permis que plus aucun foyer ne soit dans l’ignorance de cette maladie.

Aujourd’hui la femme marocaine, même la moins instruite, est sensibilisée au cancer du sein. Toutefois la connotation de cette pathologie fait peur parfois. Il y encore certaines femmes, qui même au curant n’iraient pas facilement consulter. Le mal peut donc progresser par cette inhibition et cette peur. Mais, ayant démarré la chirurgie il y a plus d’une trentaine d’années, je ne reçois plus les mêmes cas. À l’époque, les patientes présentaient des tumeurs au stade 4. Aujourd’hui, c’est vraiment très rare, grâce à la prise de conscience.

Les chiffres et données relatives à la prévalence du cancer du sein au Maroc restent insuffisants. N’est-ce pas là un frein dans la lutte que mène le pays ?

On estime le nombre de cas par an aux alentours de 12.000 à 15.000, bien qu’il puisse être plus élevé. Mais en effet, nous avons une défaillance au niveau des chiffres, car nous ne disposons pas de registre qui couvre l’ensemble du territoire.

Le nombre de cas détectés, ceux qui suivent un traitement, le nombre de décès et de survivantes du cancer… Ces chiffres permettent d’avoir une cartographie réelle, mais ne sont malheureusement pas disponibles. La Fondation Lalla Salma a cependant élaboré un registre, mais uniquement au niveau de Casablanca et Rabat. Mais ce n’est pas suffisant car nous ne savons pas ce qu’il se passe dans le reste du pays.

 

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Nous espérons avec le nouveau modèle de développement de mettre en place ces registres, car nous ne pouvons pas avoir une politique de santé pérenne et solide si nous méconnaissons ces chiffres. Les registres, c’est d’abord un investissement et une politique à mettre en place pour prévenir la maladie.

Vous avez justement été nommée par le roi Mohammed VI membre de la Commission Spéciale sur le modèle de développement (CSMD). Avez-vous certaines grandes lignes à nous présenter concernant le système de santé ?

Nous travaillons sur le rapport depuis pratiquement neuf mois. Nous avons pu bénéficier d’un report de six mois, après la propagation de l’épidémie du coronavirus. Nous sommes 35 membres, évidemment chacun de nous se penche sur les questions où il est amené à apporter son expertise.

Moi en tant que médecin, je fais du dossier de la santé mon cheval de bataille tout naturellement, pour pouvoir ainsi élaborer un plan faisant de notre système de santé, un système fort, résilient, équitable et sans disparités. Evidemment je parle du cancer du sein, mais les pathologies graves sont nombreuses.

Cette année a été marquée par la pandémie du Covid-19. A-t-elle eu une incidence sur le suivi des patientes ?

Le Covid-19 a bouleversé le monde, tout a été chamboulé. Effectivement, il y a eu des moments de confinement majeurs, qui ont fait que de nombreuses personnes n’ont pas consulté durant une très longue période. Les reports sur les diagnostics ont également été nombreux et malgré le déconfinement, certaines personnes sont encore réticentes ou ont encore peur d’aller dans des structures sanitaires.

Dans ce sens, il faudrait signaler que toutes les mesures de sécurité sont prises dans les structures sanitaires. De plus, la maladie du Covid a été tout de même démystifiée et cela ne devrait pas constituer un frein pour les patientes. J’incite, dans ce sens, toutes les femmes à se rendre chez le médecin si elles sentent une quelconque anomalie.

Malgré les avancées en matière de lutte contre le cancer du sein, le Maroc a un long chemin à parcourir. Quelles devraient être les priorités à envisager ?

Pour alléger et diminuer les dépenses de n’importe quel système de santé, il faut un travail en amont, qui consiste principalement en la prévention. Un cancer est toujours causé par des facteurs et c’est sur ce point-là qu’il faut travailler. Le travail en amont peut éviter un cancer jusqu’à 30%, c’est énorme.

 

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La prévention se fait à deux niveaux. Celle que nous appelons primaire, qui doit se faire dès un très jeune âge, qui s’intéresse au style de vie que nous menons. À savoir, l’hygiène de vie, le régime alimentaire et la condition physique.

La prévention secondaire est celle qu’on appelle le dépistage, qui commence chez la femme à partir de la quarantaine. À cet âge, la femme doit connaître son corps, doit faire son autopalpation et doit faire une visite par an chez le médecin.