Boycott économique, conséquences politiques?

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L’appel au boycott qui anime depuis plusieurs jours le débat est largement plébiscité par les Marocains, à en croire un sondage d’opinion réalisé par Averty, ce qui pose la question des répercussions possibles de cette campagne sur le champ politique national. Décryptage.
Une campagne de boycott a été lancée il y a une dizaine de jours sur les réseaux sociaux. Trois produits sont visés par cet appel: le lait Centrale, les stations Afriquia, et l’eau minérale Sidi Ali.
Au tout début de cette campagne, ses opposants y ont vu la main du PJD et des proches de Benkirane, mais l’effet boule de neige que connaitra ensuite le boycott rend cette hypothèse inutile, tant la campagne est largement plébiscitée par les Marocains, qui l’approuvent à presque 80%, selon des chiffres avancées par le cabinet Averty.
«Il faut remonter à l’époque de protectorat pour voir un tel évènement. A l’époque, les Marocains boycottaient des produits français afin d’attaquer le colonisateur directement dans sa poche. Il y’avait des appels de boycott des cigarettes, du café, du lait, des pommes de terre…», rappelle le politologue Aziz Chahir.
Pour lui, ce mouvement de boycott n’est pas une première dans l’histoire moderne du royaume malgré les différences entre les contextes et les moyens. «A l’époque du protectorat, c’était les acteurs politiques qui dictaient la cadence et les produits à boycotter et la société suivait. Cette fois-ci, les choses sont totalement différentes car c’est la société qui a fixé ses propres règles grâce à l’avènement des réseaux sociaux, sans attendre les politiques. Ces derniers se sont contenté de commenter l’évènement sans en être acteurs», analyse-t-il.
Récupération politicienne et silence gouvernemental
La réaction des hommes politiques n’a pas été homogène. Certains ont soutenu la campagne tandis que d’autres, plus nombreux, s’y sont opposés. Des responsables politiques sont allés plus loin en attaquant les boycotteurs. Ainsi, le ministre de l’économie et des finances, Mohammed Boussaid a traité les boycotteurs de «M’daouikhs» et la députée USFP, Hanane Rihhab, de «troupeaux».
Concernant les politiques qui ont refusé de critiquer le boycott, notre politologue y a vu une tentative classique de récupération. «Les partis politiques cherchent à se positionner sur toutes les questions de la vie publique. Et celle-ci en est une», poursuit Aziz Chahir, qui ajoute: «Ces sorties des hommes politiques ont fait de cette campagne un évènement politique».
Pour lui, les partis qui ont soutenu cet appel au boycott essaient de récupérer l’action ou d’augmenter leur capital sympathie et cela reviendrait à faire du populisme. «Benabdellah, par exemple, est le SG d’un parti qui est membre de la coalition gouvernementale et critique la hausse des prix. Je pense qu’il doit agir au sein de la coalition pour faire baisser les prix au lieu de se contenter de soutenir une campagne de boycott», argumente notre interlocuteur.
Mais alors comment analyser le silence du gouvernement? « Une fuite en avant », estime Aziz Chahir. «Jusqu’à présent, le gouvernement n’a pas réagi car il pense qu’il évacuera le la question ainsi mais je crois que ce silence trahit une gêne de sa part», souligne notre politologue, par ailleurs enseignant chercheur à Science-Po Rabat.
Akhannouch touché mais pas coulé
Visé en sa qualité de patron d’Afriquia, Aziz Akhannouch peut-il survivre à cette tempête? Sa carrière politique est-elle compromise? «Sur le court terme, l’image d’Akhannouch a été détériorée», répond Chahir, qui rappelle que le ministre de l’Agriculture avait pourtant tout fait pour redorer l’image de son parti.
«Depuis son élection à la tête du RNI, il est devenu omniprésent et disait qu’il se préparait à devenir le futur chef du gouvernement mais avec cette campagne, sa stratégie a pris un gros coup», nous dit le politologue.
Depuis qu’Akhannouch préside le RNI, le parti a changé de dimension et a même changé de référentiel idéologique. «Dans leur livre, la voie de la confiance, on voit que le RNI change de positionnement idéologique, en passant du libéralisme à la social-démocratie.Le RNI adopte l’ADN du PAM», souligne Aziz Chahiri. Le but de ce revirement, selon lui, était d’éloigner le parti de son élitisme et l’enraciner auprès de la population en abordant des thématiques sociales telles que la santé et l’enseignement. Cette virginité acquise récemment par le parti de Si Osmane risque néanmoins de prendre un sérieux coup en terme de crédibilité suite à la campagne de boycott.
«Avec cette campagne de boycott, ce changement d’idéologie n’est plus crédible et sa stratégie tombe à l’eau ou est à revoir», avance Chahir, qui croit qu’Akhannouch a voulu inscrire son action dans l’ère du temps, mais a été perturbé par cet appel au boycott: «Je crois qu’Akhannouch devra effectuer un changement dans sa communication sinon il aura tout à perdre».
«Akhannouch fait face à un grand dilemme: maintenir sa stratégie quitte à tout perdre où la changer et prendre le risque de paraître vulnérable, voir quelqu’un qui lâche à la première menace», poursuit notre interlocuteur qui estime que le chef du RNI sortira affaibli de cet épisode et sa force de frappe amoindrie.