Analyse. Aziz Chahir: « Mohammed VI a privilégié le développement socio-économique aux dépens de la démocratisation »

Le roi lors d'une visite à Talsint, 23 octobre 2000. Crédit: AFP.

Le Maroc célèbre ce mardi 30 juillet le 20e anniversaire de l’accession au trône du roi Mohammed VI. Héritant d’un pays précaire économiquement et socialement, le nouveau roi lance plusieurs chantiers pour le moderniser. Le politologue Aziz Chahir, auteur du livre “Qui gouverne le Maroc?”, revient sur ces 20 ans du règne.

 

H24info: En tant que politologue, quel bilan général dressez-vous après vingt ans de règne du roi Mohammed VI ?
Aziz Chahir: Ces vingt ans de règne ont été sujets à plusieurs analyses et ont constitué un lot de surprises, de satisfactions et de déceptions. L’Etat marocain sous Mohammed VI a opté pour une approche développementaliste, basée sur le développement socio-économique, mais cela s’est fait au détriment du politique et des principes de la gouvernabilité et loin de l’idéologie. Cette approche se base sur le parti-pris suivant: le développement socio-économique est le seul moyen pour arriver à la modernité et la démocratisation de la société, mais cela n’est pas automatique comme en témoigne le cas des pays du Golfe.

 

 

Quels sont les principaux changements positifs qu’a connus l’Etat depuis l’intronisation de Mohammed VI ?
Beaucoup de choses ont évolué de manière positive mais on n’arrive pas à concrétiser et à faire une coupure avec le passé. Personne n’osera dénier le développement économique du Maroc durant ces 20 dernières années. Le Maroc a lancé de grands chantiers structurants tels que les autoroutes, les ports… Le royaume récolte et en récoltera plus dans l’avenir grâce à cette politique, mais celle-ci s’est faite aux dépens de l’aspect social. J’invoque ici le discours royal qui parle de l’échec du modèle de développement, qui parle des échecs dus, notamment, à cette politique. Et si cette politique était suffisante et son paramétrage suffisant, le Maroc n’aurait pas lancé l’initiative nationale du développement humain.

 

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L’approche développementaliste ne se focalise que sur l’économique, qui selon elle créera la modernisation et le développement social, qui aboutira à la démocratisation. C’est une idée formulée par certains économistes après la chute du mur de Berlin, selon laquelle, un pays commence à se démocratiser lorsque chaque citoyen gagne 800 euros par mois. Et cette règle n’a fonctionné que dans quelques cas à cause d’un contexte général, politique et historique particulier à chaque pays et le Maroc n’a pas dérobé à la règle.

 

 

Quelles sont les lacunes à combler et les choses qui noircissent le tableau ?
Pour résumer la problématique en une seule phrase, je dirais: la règle du droit est toujours en concurrence avec le droit divin qui prédomine encore. Nous sommes dans une configuration politique basée plus sur l’allégeance que la contractualisation, malgré le texte constitutionnel et les différentes lois et codes juridiques qui régissent la société. En somme, nous vivons une logique binaire et Dar al Makhzen a l’ascendant sur l’État nation et ceci est démontrable dans plusieurs domaines.

 

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L’Etat marocain est néo-paternaliste et est convaincu qu’il est le tuteur de la sauvegarde de la tradition, des mœurs et de la forme de l’Etat, qui est basée sur l’allégeance au roi en tant que commandeur des croyants. En plus de cet aspect traditionaliste de la structure de l’Etat, nous avons la monarchie business. C’est-à-dire un Etat qui s’accapare les sources de richesse car c’est un paramètre capable d’asseoir la doxa de l’argent sur l’intégrité et un mariage entre l’argent et le pouvoir. Cela est parti d’une bonne intention, celle de créer les champions nationaux capables de hisser le rythme économique du pays,  mais le développement social n’a pas suivi.

La solution technocratique est apparue comme la nouvelle trouvaille pour arriver au développement socio-économique sous l’ère Jettou en 2002. Dans cette optique, la Koutla démocratique (composée de l’Istiqlal, l’USFP, le PSS et l’OADP) a été sacrifiée, ce qui n’a fait qu’affaiblir davantage le champ politique marocain. Ensuite, le Maroc s’est engagé dans un processus de réconciliation et de rupture avec les années de plomb, mais celle-ci ne s’est pas faite, car la responsabilité de l’Etat n’était pas engagée, ce qui a laissé des séquelles et a donné le Hirak du Rif entre autre. Il fallait une approche plus axée sur les droits de l’Homme dans ce chantier. Autre remarque importante: depuis 2003, les services de sécurité ont pris énormément de pouvoir et ceci va à l’encontre des recommandations de l’IER.

 

 

Quel Bilan faites-vous de la scène politique et partisane depuis 20 ans ?
Sous Hassan II, la matrice idéologique du Makhzen considérait les partis politiques comme un danger pour l’institution monarchique, partant de l’idée qu’ils avaient pour but de réclamer le partage du pouvoir. Cette donne a beaucoup changé, car le contexte mondial a évolué et on a dépassé la période post coloniale et le monde des deux blocs. Les partis traditionnels et historiques ont perdu de leur influence et le Makhzen a créé plusieurs partis pour dominer la scène partisane.

 

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La relation entre le Makhzen et les partis a connu des hauts et des bas. On est passé du conflit, à la récupération puis à la création de partis tout en brandissant la menace de l’option technocratique. C’est ce qui se passe actuellement avec le RNI de Aziz Akhannouch, qui préside un parti politique, mais demeure un technocrate. Mais le Makhzen ne se contente pas d’une seule piste et négocie avec certains, tout en envoyant des messages à d’autres.

Je crois que l’Etat œuvre actuellement à la réactivation d’anciennes connexions politiques telles que la Koutla démocratique afin d’insuffler un souffle nouveau au niveau politique. Ceci est à lire entre les lignes des nouvelles nominations et du baiser plein de symboles du roi sur la tête d’Abderrahmane El Youssoufi. L’élection de Nizar El Baraka à la tête de l’Istiqlal à la place de Hamid Chabat et la participation de deux élus istiqlaliens lors des pourparlers de Genève pour le Sahara sont autant d’éléments qui prouvent que le Makhzen souhaite le retour de la Koutla.

La solution peut venir aussi des acteurs politiques, loin de la scène partisane, comme par exemple avec Al Adl Wal Ihssane qui négocie toujours avec l’Etat pour la création d’un parti et une entrée sur la scène politique. Cette option fragilisera davantage le PJD et mettra sa référence idéologique en concurrence avec la Jamaa.

 

 

Quelle analyse dressez-vous de la gestion du dossier du Sahara durant les 20 années de Mohammed VI ?
Après les échecs répétitifs des pourparlers et des négociations sous l’égide de l’ONU, le Maroc a changé de stratégie. Il faut reconnaître une certaine intelligence géopolitique à la monarchie dans la gestion de ce dossier surtout depuis l’arrivée de Christopher Ross. Le Maroc s’est déployé sur le continent africain en renforçant les investissements des entreprises marocaines dans les pays subsahariens. Selon un récent rapport d’Afrique Politics, le groupe Attijariwafa bank est le premier groupe bancaire sur le continent en 2018. Ceci a balisé et facilité le retour du Maroc au sein de l’Union africaine. Et ce déploiement économique n’est pas du goût de l’Algérie et du Polisario.

 

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Sans se poser des questions sur les 30 ans de boycott de l’UA, la question du Sahara se résoudra au Maroc et à l’ONU. Au Maroc, il faut instaurer un système régional capable d’absorber toutes les revendications régionales mais je crois que le Makhzen n’acceptera jamais un système régional avec des parlements et gouvernement régionaux car l’intégrité territoriale est un point fondamental pour la monarchie. C’est pour cela que le Maroc prône et défend une autonomie élargie. Mais une chose est sûre, l’approche du Maroc sur ce dossier s’est nettement améliorée.