Autonomie des élèves, frais échelonnés, bac valorisé… l’École belge au Maroc marque sa différence

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Dans le cadre des différentes mesures prises par le gouvernement marocain en état d’urgence, les écoles ne rouvriront leurs portes qu’en septembre prochain. Si les écoles belges du Maroc n’ont pas encore officialisé leur alignement sur cette décision, elles ont su mettre en place un dispositif pédagogique digital permettant d’assurer la continuité de l’activité scolaire pendant le confinement. Retour sur la gestion de la crise du covid-19 par le réseau des écoles belges au Maroc.

«Au départ tout était à inventer et à réorganiser. On a commencé par envoyer aux élèves du travail pour une semaine, puis on s’est rendu compte que ce n’était pas possible pour eux de gérer ce rythme et de s’autonomiser sur une semaine», raconte Annick Wyart, chef d’établissement de l’école belge de Casablanca. «On a alors établi un planning journalier avec un dispositif d’enseignement à distance adapté à chaque niveau, fondamental (équivalent maternelle et primaire, ndlr) comme secondaire (soit collège et lycée, ndlr)».

Ouverte en septembre 2014, l’école belge du Maroc utilisait déjà avant la crise du covid-19 «Smartschool», une plateforme numérique scolaire belge, permettant la communication parents-enseignants et élèves-enseignants. La grande nouveauté émergée pendant ce confinement, c’est la mise en place de «lives», soit des cours diffusés en direct permettant à l’élève de se connecter en situation de classe simulée. «Les élèves du secondaire étaient déjà très familiers des canaux digitaux. On a pensé un emploi du temps qui ressemblerait au mieux au rythme en présentiel avec plusieurs lives par jour et des temps de permanence (où l’élève peut faire ses devoirs et poser des questions au professeur). Le but étant de maintenir un certain rythme et de structurer les journées des enfants», poursuit la directrice de l’école.

«Le volume horaires des cours a diminué mais les leçons sont plus concentrées», explique Saoussane Mellouk, présidente de l’Association des parents d’élèves de l’école belge de Casablanca qui précise que «dès le 16 mars, les lives ont été mis en place pour le secondaire». Pour les classes du fondamental, il a fallu quelques jours de plus d’adaptation.

Si les plus grands ont l’habitude de manipuler des écrans dans le cadre de leur scolarité, les plus petits quant à eux ont rencontré quelques difficultés à s’adapter à l’enseignement à distance, plus dépendants du niveau d’implication des parents. «Les activités du fondamental se partagent entre des lives d’apprentissage en groupe de cinq, complétés par des lives sociaux en groupe de 15 qui permettent à l’élève d’échanger avec ses camarades», détaille la représentante des parents d’élèves. «On a été agréablement surpris par les premières classes car au-delà du programme pédagogique, il y a un lien social qui a pu être maintenu avec la maîtresse et les camarades de classe», souligne-t-elle.

 

Maintien du lien social

 

«Il y a eu un énorme travail sur le maintien du lien avec l’élève», confirme Motonobu Kasajima, délégué général de la Fédération Wallonie-Bruxelles au Maroc, le représentant de la Belgique francophone et l’autorité de tutelle du réseau d’écoles belges au Maroc (une de niveau fondamental à Rabat, une de niveau fondamental et une niveau secondaire à Casablanca). «Tous les élèves, même ceux de 4 ans, ont la possibilité de prendre en photo leur travail pour l’envoyer à leur enseignant. Il y a un vrai échange entre élèves et enseignants, ainsi qu’entre ces derniers et les parents», insiste-t-il. Dans cette même dynamique, un service d’accompagnement éducatif a été mis en place avec suivi d’un psychologue et d’un conseiller pédagogique. Dès la première semaine, la psychologue a lancé une cellule d’écoute pour les enfants et/ou parents ayant des difficultés à gérer cette crise.

«Dans un premier temps, la continuité pédagogique s’est faite par l’envoi de documents que les parents pouvaient imprimer, mais très rapidement on a proposé une offre beaucoup plus élaborée avec plateforme en ligne dans laquelle les professeurs postent des vidéos qu’ils réalisent, des exercices, des supports multimédias en tout genre», relate le délégué général.

Et d’ajouter: «Pour ne pas créer de trop gros déséquilibres entre les plus nantis et ceux qui ont plus de mal à se procurer ordinateurs, connexion (etc.), la Belgique a d’abord décidé que le programme pendant le confinement porterait uniquement sur des activités d’accompagnement, c’est-à-dire des révisions de matières, le temps que les parents se réorganisent. Au bout d’un mois et demi, le ministère a autorisé l’apprentissage de nouvelles matières».

«Au départ, on était dans une démarche de remédiation et consolidation des apprentissages, mais très vite on s’est rendu compte que ça ne suffisait pas et qu’il fallait nourrir et motiver les enfants. Quand on a compris aussi que le confinement allait se prolonger, on a donc lancé de nouveaux apprentissages, car il fallait s’inscrire dans un dispositif durable», renchérit Annick Wyart, directrice de l’école belge de Casablanca qui mentionne un contrôle et un suivi personnalisé pour chaque élève. «La direction a fait des lives avec les élèves pour avoir leurs retours. Certains se sont rendus compte qu’ils devenaient plus autonomes. Ce qui leur manque surtout, c’est le contact social physique réel».

 

Plus d’autonomie pour les élèves

 

L’autonomisation, c’est l’une des qualités essentielles acquise ou particulièrement aiguisée pendant ce confinement par les élèves, et ce, quel que soit l’âge. «Ils ont tout fait pour que l’enfant soit le plus autonome possible. Chaque matin, il y avait un live pour expliquer les devoirs de la journée pour qu’il puisse les faire seul. Ensuite, deux ou trois lives pendant la semaine durant l’après-midi pour revoir les apprentissages qui ont eu lieu et éventuellement aborder les incompréhensions avec la maîtresse», témoigne Nadia*, mère d’un garçon en primaire.

De son côté, Omar*, ayant un fils en avant dernier degré du secondaire, se dit « très content » de cette expérience inédite d’enseignement. «Je pense que c’est un bon apprentissage pour se préparer aux études supérieures. Ça lui a permis d’avoir plus d’autonomie, d’organiser son agenda avec ses téléconférences, ses fiches, ses devoirs…pour moi c’est une sorte d’émancipation».

Par ailleurs, la Belgique a décidé d’annuler toutes les épreuves externes cette année. Le passage au niveau supérieur sera évalué selon les résultats du premier et second trimestres. «Toutes ces épreuves ont été annulées, car on se rendait compte que d’une école à l’autre, d’un dispositif à l’autre, elles ne seraient pas équitables. Parfois certaines familles n’ont pas les moyens d’avoir des ordinateurs aussi performants que d’autres. Il n’y aurait pas eu d’équité ni d’égalité si on organisait des examens dans ces conditions», justifie Annick Wyart qui précise que l’implication des élèves dans le dispositif d’enseignement à distance est prise en compte uniquement si elle lui est favorable.

 

Le parcours plus important que l’examen final

 

Cette annulation n’affecte pas vraiment l’équilibre pédagogique de l’école belge dont l’enseignement s’évalue plus sur le parcours que sur une épreuve en bout de course. La directrice précise qu’il s’agit cette année de la seconde promotion de « terminales » et que les 17 élèves de la première promotion ont tous obtenu leur diplôme. Pas de redoublement prévu non plus cette année, hormis dossier probant avec accord des parents. « Les redoublements sont très rares. D’ailleurs, certains élèves qui n’étaient pas les plus assidus en classe se sont révélés plus à l’aise et performants dans l’enseignement à distance », se réjouit la directrice de l’établissement.

«On délibère avec la plus grande attention et on s’attache à avoir des décisions les plus bienveillantes et positives pour les élèves étant donné la situation », poursuit-elle, rejoint par le délégué général de la Fédération Wallonie-Bruxelles au Maroc, Motonobu Kasajima, qui énonce que « le maitre mot dans les écoles belges est la bienveillance». « C’est vraiment quelque chose qui s’est ressentie intensément pendant cette crise, il y a eu une belle coopération entre parents, enfants et personnel des écoles », abonde-t-il. A propos de certifications, pour le représentant diplomatique comme pour la directrice de l’école, hors de question de considérer le diplôme de l’enseignement supérieur universitaire (le bac belge) pour l’année 2020 comme dévalué.

«En Belgique, quand vous avez le bac, vous avez le bac, jamais aucune université ne va vous demander avec quelle moyenne vous l’avez eu. On estime qu’à partir du moment où vous avez le diplôme, vous avez les compétences pour entrer à l’université », explique Annick Wyart. « Dans la philosophie belge, le bac n’est pas une fin en soi, ce sont les six ans d’enseignement qui sont importantes. Ce n’est pas l’examen final qui est évalué mais l’ensemble du parcours. Je pense qu’il faut éviter de parler d’une génération sacrifiée, et au contraire, les encourager car ils ont vécu une expérience de vie que les autres n’ont pas eue », commente Motonobu Kasajima.

 

Echelonnement des frais de scolarité

 

Côté financier, l’école belge semble avoir géré la situation également avec bienveillance et conciliation. Les frais de cantine et des activités extrascolaires du 3e trimestre seront remboursées ou crédités en avoirs. Quant aux frais de scolarité du 3e trimestre, un échelonnement a été permis aux familles en difficulté de paiement. « La crise est survenue au moment où on faisait les appels à paiement pour le 3e trimestre. Dès le départ, on a expliqué aux parents que nous devions continuer à fonctionner mais qu’on comprenait les implications économiques que cette crise pouvait engendrer. On les a invités à prendre contact avec la direction financière qui a octroyé à certains parents, au cas par cas, un échelonnement des frais », éclaire la directrice de l’école belge de Casablanca qui rappelle que l’école est gérée et administrée par une association à but non lucratif, et donc qu’elle s’autofinance avec les frais de scolarité uniquement.

En tout cas, la globalité des parents se montrent satisfaits du travail fourni par l’école pendant cette crise. « Je pense que les objectifs ont été atteints. Il y a eu un vrai enseignement à distance mis en place, et non des devoirs à n’en plus finir, et il y a même eu des nouveaux apprentissages », s’enthousiasme Saoussane Mellouk, présidente de l’Association des parents d’élèves de l’école belge de Casablanca. Omar, parent d’élève du secondaire, pense aussi que son fils « a acquis l’essentiel pour passer dans l’année supérieure ». « Selon moi, au 15 mars, ils ont presque acquis 80% des compétences qu’ils devraient acquérir. De septembre à mi-mars, on était dans un calendrier assez chargé, il fallait juste consolider tout ça pendant le confinement, renforcer les acquis et introduire quelques nouvelles leçons », étaye-t-il, saluant « la démarche intelligente de l’école de juger l’assiduité et l’attention de l’élève pendant l’enseignement à distance ».

« De plus, il y a une bonne synergie et communication entre parents et administration. On n’a pas de visibilité sur le format qui sera déployé à la rentrée mais nous avons amplement confiance en notre école qui a mis les moyens pour assurer une continuité du savoir pendant la crise. On sait que l’école prépare des studios professionnels, a déjà acheté des outils pour passer à des formats de visioconférences plus poussés…nous avons confiance en l’avenir dans cette école », ajoute-t-il.

En effet, le dispositif déployé pendant ce confinement devrait influencer l’organisation de la rentrée prochaine. « Je pense que les professeurs ont appris un peu dans l’urgence à utiliser le multimédia et les possibilités qu’offre l’enseignement à distance. Certains auront peut-être envie de mieux utiliser ces outils au sein de la classe. L’école a appris à travailler davantage en coopération avec les parents et donc on peut imaginer plus d’interactions à l’avenir », concède Motonobu Kasajima.

* Les prénoms ont été modifiés