Aïd El-Adha: « L’Etat aurait mieux fait d’annuler les festivités » (Soumaya Naamane Guessous)

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Soumaya Naamane Guessous, sociologue. DR

Les Marocains auront finalement célébré l’Aïd El-Adha 2020, dans des conditions certes inédites, mais le sacrifice aura bien eu lieu. Selon la sociologue Soumaya Naamane Guessous, «l’Etat aurait mieux fait d’annuler les festivités».

Tout avait été prévu pour opérer le sacrifice du mouton de l’Aïd El-Adha dans des conditions sanitaires optimales, un guide pratique avait notamment été publié à cet effet. Les transports avaient été prévus pour que chaque famille s’achemine vers son lieu de célébration. Jusqu’à ce que le gouvernement annonce dimanche dernier la décision imminente de fermer huit villes du royaume, ne laissant que quelques heures aux citoyens pour choisir entre plier bagage ou rester là où ils se trouvaient. «scènes de chaos» a-t-on relayé partout dans la presse marocaine et internationale. Les routes bouchées, des accidents en découlant…les Marocains ont été pris de cours alors même qu’ils commençaient enfin à avoir un peu de répit.

«Le Maroc a été un exemple au niveau de la prise en charge de cette pandémie. C’est la première erreur et elle est énorme. Cela a créé beaucoup de panique, de perturbations, de drames, de frayeur, à un moment où on n’en avait pas besoin du tout. La population sort du confinement, elle est encore dans la phobie de la contamination et sous la pression de la crise économique, elle aurait pu se passer de ce raté qui a créé un cafouillis extraordinaire. Il s’agit d’un problème de stratégie et de communication. La population s’est sentie bafouée et non prise en charge à un moment assez sensible», analyse la sociologue Soumaya Naamane Guessous, contactée par nos soins.

La spécialiste rappelle à cette occasion que la fête du Sacrifice, soit la plus importante de la tradition musulmane, présente, au-delà de son aspect sacré, un aspect social «lui-même quasiment sacré», couplé au fait qu’il s’agit pour beaucoup des vacances annuelles. «Surtout que le Maroc a connu un exode rural très important en l’espace des cinq dernières décennies et beaucoup de citadins ont leur famille qui habitent le rural», explique Soumaya Naamane Guessous qui cite en exemples les villes de Casablanca et Tanger qui «ont attiré une population rurale et suburbaine venue chercher du travail».

 

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«Les liens sont encore très solides entre cette population qui vient travailler en ville et leurs familles restées dans leurs villages d’origine. Toute cette masse d’ouvriers profitent de l’Aïd El-Kébir pour aller visiter leurs familles donc il y a certes un lien religieux mais c’est surtout les grandes retrouvailles annuelles. Beaucoup de ruraux et suburbains retrouvent leurs frères et soeurs mais également leurs épouses et leurs enfants qu’ils ne voient qu’une fois par an», précise-t-elle, avant d’ajouter qu’il s’agit ainsi «d’une année très difficile pour ces « migrants » marocains qui à la veille du confinement sont allés chez leurs familles car ils ont perdu leur emploi et dès la fin du confinement sont revenus très rapidement vers les villes où ils travaillaient pour ramasser un petit peu d’argent dans l’éventualité notamment de cette fête».

Les Marocains « étaient prêts » à voir l’Aïd annulé

«Après coup, on se dit que l’Etat aurait mieux fait d’annuler les festivités même si les populations se seraient quand même déplacées parce que c’est le rendez-vous annuel avec la région d’origine et la famille. Même s’il y avait eu interdiction de sacrifier le mouton, il y aurait eu quand même une population qui se serait déplacée», poursuit la sociologue qui estime que les Marocains «étaient prêts à annuler les festivités de l’Aïd, du moins le sacrifice».

«Avant que l’Etat ne décrète l’aïd maintenu, la population était dans un tel état de pression, de confiance et de fierté dans les institutions qu’on aurait pu faire passer très facilement la pilule. Ça c’est déjà fait sous Hassan II pour d’autres raisons et la population avait très bien accepté. Dans notre cas, les Marocains envisageaient déjà cette perspective -même les plus religieux- et se projetaient déjà dans cette interdiction de sacrifier le mouton», détaille-t-elle.

Alors pourquoi l’Etat n’a-t-il pas été au bout de son geste? «Le gouvernement a voulu offrir un peu d’oxygène à cette population malmenée par le confinement, le chômage, etc. A la veille de ce fameux dimanche, l’épidémie a prouvé qu’elle était en pleine flambée, mais on aurait du donner par exemple 24 ou 48h aux gens pour s’organiser», répond Guessous qui consent qu’ «a posteriori, c’est facile de dire « on aurait du » alors que la pandémie contraint les gouvernants à naviguer à vue et à prendre des décisions sur le court terme.

«Si c’était à refaire, il aurait fallu interdire le sacrifice de l’Aïd. La population était prête à sacrifier cette fête mais à partir du moment où on a ouvert les portes, il fallait laisser la population aller jusqu’au bout. On ne peut pas d’un côté autoriser les déplacements, donner des moyens de transports, laisser les gens acheter leur mouton, et de l’autre, à la dernière minute, annoncer la fermeture des villes. Il y a en effet une contradiction dictée par cette flambée de la pandémie mais il ne fallait pas réagir de cette manière-là, par un ultimatum de 5 ou 6h. Il aurait fallu, soit annuler à l’avance, soit laisser à la population 36h après l’annonce de la fermeture des villes pour qu’elle puisse s’organiser», conclut notre interlocutrice.