L’amour est-il has-been?

à 10:15

Sites de rencontres et soirées célibataires se multiplient. De quoi transformer peu à peu la vision du sentiment amoureux.

Rencontrer? Oui! Choisir? Oui, bien sûr! Coucher? Évidemment! Aimer? Pas si sûr… Cela demanderait-il trop d’efforts, de remise en question, d’aléas de toutes sortes? C’est la question que l’on peut se poser lorsqu’on apprend, par exemple, qu’aux États-Unis de nombreuses jeunes femmes universitaires refusent désormais tout «investissement affectif» pendant leur cursus, et pratiquent en revanche le hook up (culture du «coup d’un soir»).
 
À force de s’être entendus dire que «l’amour ne dure que trois ans», certains ont-ils pu s’en trouver découragés? Ou, comme le raconte si bien la pièce L’Amour dans tous ses états (coécrite par le regretté psychanalyste Guy Corneau, Danielle Proulx et Camille Bardery), certains ont-ils intégré cette réalité: «Un couple, c’est une rencontre, de l’amour, puis du quotidien, puis des conflits… Et les services d’un psy!», au point de s’en sentir traumatisés?
 

?«Les gens veulent toujours être amoureux et aimer»
Bénédicte Ann, fondatrice du Café de l’amour, qui, depuis 2004, ont essaimé à Lyon, Bordeaux, Marseille…, garde pleinement l’espoir: «Les gens veulent toujours être amoureux et aimer», affirme la love coach qui publie C’est décidé, j’arrête d’être célib! (Éd. Albin Michel). «D’ailleurs, ce soir (13 février), nous organisons un café “Valentin” à Paris et il sera plein! (infos http://www.cafedelamour.fr). Plein de toutes ces personnes qui, au contraire, assument pleinement le fait de chercher l’amour et osent même se le dire entre elles .» Mais, reconnaît-elle, si cette quête reste la même, autant chez les 20/24 ans que chez les seniors déjà divorcés, «ce sont les formes qui changent».
 
«Faire le tri»
Quoi de neuf, alors? «Désormais, dans la vraie vie, il est de plus en plus rare de se rencontrer naturellement », estime Bénédicte Ann. «Même dans vos réseaux d’amis, vous courez le risque de connaître quelqu’un qui disparaîtra le lendemain de votre première nuit ou, au contraire, vous harcèlera pendant des semaines. Les comportements prédateurs se multiplient, et la courtoisie disparaît. Mais l’idée qu’une âme sœur vous attend quelque part, elle, est toujours là. Pour la rencontrer, connaître les nouvelles règles du jeu s’avère précieux .»
 
Christophe Giraud, chercheur du Cerlis (Centre de recherches sur les liens sociaux) et de l’Ined, a mené une étude auprès de 26 jeunes femmes âgées en moyenne de 22 ans, en couple depuis plus d’un mois et moins de six mois. Suite aux longs entretiens qu’il a menés auprès de ces témoins, il nous confirme que la rêveuse Madame Bovary a encore la vie longue: «Le sentiment amoureux est toujours recherché, il est même un idéal, prend une place centrale dans la vie. Mais la manière dont on le conçoit et l’exprime se transforme.»
 
Christophe Giraud, chercheur du Cerlis (Centre de recherches sur les liens sociaux) et de l’Ined, a mené une étude auprès de 26 jeunes femmes âgées en moyenne de 22 ans, en couple depuis plus d’un mois et moins de six mois. Suite aux longs entretiens qu’il a menés auprès de ces témoins, il nous confirme que la rêveuse Madame Bovary a encore la vie longue: «Le sentiment amoureux est toujours recherché, il est même un idéal, prend une place centrale dans la vie. Mais la manière dont on le conçoit et l’exprime se transforme.»

Selon Bénédicte Ann, il s’agit bien, pour beaucoup de célibataires, de «faire le tri» dans un environnement vécu comme une «jungle»: «Pour éviter l’abus qu’elles ont déjà connu avec un(e) partenaire qui leur a fait du mal, ou tomber sur un pur butineur(se) qui les consommerait comme on essaie une nouvelle marque de yaourt, de nombreuses personnes doivent vraiment prendre du temps pour tirer leur épingle du jeu et se faire respecter», explique la coach. Derrière l’attitude «je cherche la personne parfaite» que beaucoup affichent, il y a donc surtout de la peur. L’angoisse de revivre une déception. «Une phase de rencontres éphémères, non “investies” peut permettre en un sens de reprendre le contrôle sur soi, sur son corps, sur son destin», ajoute de son côté Christophe Giraud.
Mais si aimer reste donc un véritable objectif, il y a encore plus important aujourd’hui semble-t-il: être aimé. «Nous sommes dans une société où l’individu souhaite être reconnu comme personne dans sa singularité», analyse le chercheur. «À ce jour, rien de mieux qu’échanger des routines positives au quotidien, avec un compagnon ou une compagne qui vous connaît mieux que quiconque, n’a été inventé. Donc, l’histoire d’amour reste imparable .» Loin d’un scénario écrit d’avance, comme la passion amoureuse pouvait le laisser entendre jusque-là - «ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants…» - chacun s’accorde à dire qu’il y a besoin de preuves désormais pour construire une histoire unique. Des parcours où, selon Christophe Giraud, il s’agit de «désapprendre pour mieux apprendre à aimer». N’est-ce pas là d’ailleurs l’un des effets pérennes du grand amour: vous laisser démuni de toutes les protections élaborées jusque-là?
«Nous sommes devenus trop raisonnables pour succomber à la réelle magie de la rencontre»
Jean-Claude Kaufmann est sociologue et spécialiste du couple. Il publie «Saint Valentin mon amour!» (Éd. Les liens qui libèrent).

LE FIGARO. - Vous vous êtes lancé dans une grande recherche sur la Saint-Valentin. Qu’est-ce qui vous a notamment marqué?
Jean-Claude Kaufmann. - J’ai découvert une histoire très riche, pleine de rebondissements et d’enjeux politiques bien éloignés de l’image mièvre que beaucoup de contemporains ont de ce rite amoureux. Pendant très longtemps, cette fête a été une fête de la jeunesse qui cherchait à se libérer du joug d’un ordre moral très strict. Aux XVe et XVIe siècles notamment, ces fêtes de la mi-février permettaient le flirt, le «valentinage», pendant le carnaval.
Ce sont les États-Unis qui, parce qu’ils avaient besoin de rites fondateurs dans un pays neuf, se sont emparés vers 1840 de cette fête pour en faire un objet de commercialisation. Puis, peu à peu, le soir de la Saint-Valentin a changé de cible: ce sont les couples mariés et la norme conjugale qui se sont mis en scène, ayant pour ainsi dire la possibilité ce soir-là de créer une «séance de rattrapage» afin de signifier leur sentiment amoureux. Mais du coup, les célibataires se sont sentis exclus… J’ai ainsi découvert avec un certain étonnement qu’aujourd’hui cette fête est jugée comme «vide» par une société qui n’est plus dans cet état d’esprit.

Le regrettez-vous?
Oui, car je pense qu’on ne dit jamais assez son amour, surtout à notre époque où nous rêvons d’un monde plus chaleureux, plus fraternel. Bien sûr, les arguments que j’entends sont du type «moi je ne fête pas l’amour sur commande!». Mais en réalité, ceux qui ne disent pas «je t’aime» le 14 février ne le disent pas non plus le reste de l’année. Et ce rituel, que je considère comme l’un des plus merveilleux qui soit, se vide de tout contenu si on l’ignore. Or, pouvoir utiliser un simple bouquet de fleurs ou un mot pour décoller de l’ordinaire est une belle promesse. Je crois surtout qu’aujourd’hui, ce que j’avais notamment analysé dans mon enquête Le Premier Matin(Éd. Armand Colin), l’engagement personnel dans le sentiment et son expression font peur.
Qu’est-ce que cela vous dit de l’amour aujourd’hui?
D’un côté, l’amour apparaît comme «mièvre» comparé aux idées cyniques et utilitaristes, à l’humour cinglant et à la dérision méchante qui dominent dans certains médias. De l’autre, l’amour est présenté comme un produit de consommation alors qu’il est, dans son essence, incontrôlable. Il entraîne un changement identitaire et c’est cela qui fait peur. Il reste peut-être la dernière valeur qu’on ne puisse maîtriser.
Il exige un oubli de soi, une mutation intérieure que peu de personnes ont envie d’opérer. Et ceux qui rentrent dans une logique de consommation consommeront mais ne rencontreront pas vraiment quelqu’un. En ce sens, je crois que l’amour est une énigme pour notre société qui cherche à tout contrôler.
Mais la passion amoureuse reste vantée partout aujourd’hui: dans les films, les romans…
Oui, c’est vrai, la passion a sa cote dans les fictions, mais pas pour soi. Elle attire mais, je le redis, fait très peur en même temps. Nous sommes devenus trop raisonnables pour succomber à la réelle magie de la rencontre. Pourtant, j’en ai la conviction, la plupart des célibataires en rêvent en secret et ne parviennent pas à l’exprimer. Les couples qui ne vivent que le confort et le réconfort routinier courent le risque aussi de se retrouver envahis par ce côté «cocooning»...
Alors qu’ils ont besoin d’un engagement et d’une présence vrais. Regarder des séries à deux, c’est bien. Mais l’amour se nourrit d’autre chose. Justement parce qu’il faut «se pousser» un peu dans l’attention et l’expression de ses sentiments, je reste persuadé que la fête de l’amour permet de rompre avec le quotidien. Et peut générer les petits moments de magie plus que jamais nécessaires.