Quitter Facebook: mythe ou réalité?

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Mark Zuckerberg, patron de Facebook. Crédit: DR

L’affaire Cambridge Analytica pousse certains utilisateurs de Facebook à supprimer leur compte. Est-ce suffisant pour contraindre le réseau social à de meilleures pratiques ?
Parler de Facebook en public nous expose généralement à trois types de réaction. D’un côté, une personne, généralement jeune, affirmera ne jamais utiliser le réseau social. Elle se lancera ensuite dans une présentation détaillée de ses applications préférées dont, au mieux, vous n’avez jamais entendu parler ou, au pire, qui appartiennent à Facebook sans qu’elle ne le sache (plus de 60% des Américains ignorent qu’Instagram est la propriété de l’entreprise de Mark Zuckerberg). De l’autre, quelqu’un d’autre expliquera avoir supprimé son compte Facebook et nous conseillera d’en faire de même au plus vite. Enfin, il y a les interlocuteurs silencieux. Ceux qui n’ont rien à dire, puisqu’ils utilisent Facebook, volontairement, et sans que cela ne leur pose problème.
Qui a raison et qui a tort? L’affaire Cambridge Analytica a rappelé à beaucoup l’étendue de la surveillance en ligne menée par le réseau social, à des fins publicitaires et plus encore. Les appels à quitter Facebook se multiplient. Les opposants au réseau social sont nombreux et bruyants. Le cofondateur de WhatsApp, une application rachetée 19 milliards de dollars par le réseau social, s’est retourné contre son ancien employeur. Elon Musk, très doué pour attirer la couverture médiatique à lui en toutes circonstances, a suspendu les pages Facebook de Space X et de Tesla, mais pas leurs comptes Instagram. Derrière ces célébrités, on retrouve aussi une foule de critiques anonymes, militants pour les libertés en ligne ou simples personnes déconnectées, et heureuses de le rester.
Exiger un Web meilleur
Nous aimons détester Facebook. Nous aimons aussi Facebook, tout court. Le réseau social compte plus de 2 milliards d’utilisateurs dans le monde. En France, 34 millions de personnes s’y connectent au moins une fois par mois. Facebook et sa galerie d’applications (WhatsApp, Instagram, Messenger) nous servent à communiquer avec nos proches, se tenir au courant des événements de notre ville, partager des photos de nos vacances. Difficile de mener les mêmes activités sur d’autres plateformes: notre famille, nos amis et nos collègues sont sur Facebook, et pas ailleurs. Cet effet réseau joue en la faveur du premier réseau social au monde. En 2013, Mark Zuckerberg comparait son entreprise à l’électricité. Il aurait plutôt réinventé le téléphone, le calendrier, le carnet d’adresses et l’album photo, tout à la fois.
Quitter Facebook est une option. Il en existe d’autres. Donnons raison, un instant, à Mark Zuckerberg, et comparons son réseau social à un autre produit du quotidien. Si j’achète un tee-shirt et que je découvre qu’il est troué, on me conseillera de me plaindre au magasin, pas d’arrêter de porter des vêtements. Il est de la responsabilité de la boutique de me fournir des produits de qualité, et de ne pas me mentir sur leur état.
Tim Berners-Lee, créateur du Web, a récemment appelé à la régulation des grandes entreprises des nouvelles technologies. «Beaucoup d’entre nous acceptons que nos données soient collectées contre des services gratuits, mais nous ignorons une ruse», écrivait-il. «On les enferme dans des silos loin de nos regards, et nous perdons les bénéfices potentiels d’un contrôle direct de nos propres informations personnelles». L’adage veut que si quelque chose est gratuit, c’est l’utilisateur qui est le produit. Nous sommes en fait riches de nos données, et libres de les dépenser contre des services de qualité.
Les gens qui utilisent Facebook ne sont pas bêtes. Ils ne méritent pas non plus que leur vie privée soit malmenée. Facebook est un outil utile à de nombreuses personnes. Nous avons le droit de le rejeter ou de chercher des alternatives. Nous pouvons, aussi, l’utiliser et demander des comptes à une entreprise qui a réalisé presque 40 milliards de chiffre d’affaires en 2017, grâce à nos informations personnelles. Facebook n’est qu’une première étape. C’est tout le modèle économique des grandes entreprises de la Silicon Valley, et d’ailleurs, qui est en question. Doit-on quitter le Web, ou le forcer à changer?