Flexibilité des changes: vent de panique chez les opérateurs

Alors que l’entrée en vigueur de la flexibilité des changes est prévue début juillet, les réserves nationales en devises ont subi une forte baisse ces dernières semaines. Un signe précurseur d’une véritable panique chez les opérateurs économiques.

Entre mai et juin, les réserves marocaines en devises ont fondu de pas moins de 44 milliards de DH, au rythme de 1,2 milliard par jour! Au 9 juin 2017, les réserves internationales nettes se sont établies à 223,7 milliards de DH, contre un pic de 250 milliards de dirhams en février dernier.

Du côté de Bank Al-Maghrib (BAM), on crie à la spéculation et on pointe du doigt les opérateurs économiques, notamment les banques.

Lors d’une conférence de presse tenue cette semaine, Abdelatif Jouahri, gouverneur de BAM, a exprimé sa colère contre les banques et a promis «des missions de vérification» afin de sanctionner toute «opération inhabituelle et non justifiée par un besoin économique».

Les observateurs de la scène économique sont d’autant plus inquiets que la gestion de ces mêmes réserves de devises sera confiée aux banques, avec le passage éminent au régime de change flexible.

«Ce basculement risque de créer un problème stratégique à la souveraineté du pays, s’il n’y a pas un véritable contrôle de l’Etat et une évolution de la réglementation», estime Driss Effina, économiste.

Et ce ne sont pas seulement les banques qui sont incriminées. «Nous avons constaté depuis 6 mois qu’il y a une augmentation aberrante des importations des machines, outillage, équipements, alors que l’activité économique est presque stagnante. Cela veut dire qu’il y a des gens qui sont en train de constituer des réserves par rapport à des produits dont le prix risque d’augmenter demain ou après-demain», a déclaré à H24Info, Driss Effina président du Centre indépendant des analyses stratégiques. Pour lui, il s’agit là de pures opérations de spéculation.

De son côté, l’économiste Omar Kettani souligne que la baisse des réserves de devises était prévisible peu avant l’entrée en vigueur du flottement de la monnaie marocaine: «C’est une fuite en avant des opérateurs économiques, des banques et leurs clients. Ces derniers se sont rués vers l’achat de devises comme valeur refuge, de peur que le dirham se dévalue. Mais aussi pour faire du profit».

Pas de dévaluation, selon Jouahri, mais…
Pour sa part, Abdellatif Jouahri, wali de la Banque Centrale tient à rassurer. «Il n’y aura pas de dévaluation, nous ne sommes pas dans une situation de crise des changes, nous sommes devant une opération de flexibilisation volontaire», a-t-il martelé lors de sa dernière conférence de presse.

Un optimisme atténué par les économistes pour qui Bank Al Maghrib navigue à vue et se fie à une pure intuition sans apporter de réponses rationnelles. «Il nous faut des simulations, des études d’impact de la flexibilisation sur l’ensemble des secteurs économique, l’OCP qui exporte énormément mais importe aussi des moyens de production, le tourisme, les transferts des MRE…», a affirmé, Effina.

En l’absence de ces données chiffrées, ce qui est sûr selon cet économiste, «c’est que nous allons importer de l’inflation de l’extérieur, et c’est le citoyen qui va en subir les effets, surtout le citoyen qui consomme des produits d’importation».

Et pourquoi la valeur du dirham va-t-elle baisser ? Parce que nous sommes dans une situation déficitaire structurelle pour ce qui concerne la balance commerciale. Et parce qu’il y a une augmentation des investissements marocains à l’étranger, notamment en Afrique, déclarent les experts.

Même son de cloche chez Omar Kettani: «ce cercle vicieux va aboutir à une baisse de la valeur du dirham, une hausse du coût des importations et par conséquent, une baisse du pouvoir d’achat… autant d’éléments favorables à l’émergence de tensions sociales».

Silence radio du gouvernement!
Et pendant ce temps là, du côté du gouvernement, c’est le silence radio. Le chef de gouvernement n’est à aucun moment intervenu pour expliquer cette mesure, ni à travers une déclaration devant le Parlement, ni à travers son programme gouvernemental.

Toutefois, Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al Maghrib et Mohamed Boussaid, ministre de l‘Economie et des Finances prévoient de donner une conférence de presse conjointe à la fin de la semaine prochaine, pour annoncer la date de l’entrée en vigueur de la flexibilité des changes.