Austérité ou relance, l’économie marocaine face aux défis du post-confinement

Alors qu’elle est quasiment à l’arrêt depuis le 20 mars dernier, l’économie marocaine vit l’une des crises les plus graves de son histoire, les scénarios post-confinement ne sont pas encore clairement dessinés. Si les mesures prises par le gouvernement pour endiguer la pandémie du coronavirus font à peu près l’unanimité, les mesures de relance économique, quant à elles, divisent. Rigueur comptable et budgétaire ou appui à l’appareil productif ? La question cristallise les tensions et l’équation est dure à résoudre.

 

Au début de l’année 2020, les institutions de prévisions, nationales et internationales, déclaraient à l’unisson que la croissance serait de retour. Du tourisme à l’industrie en passant par les services… tous les secteurs, l’exception de l’agriculture, avaient les signaux au vert. Sauf que la crise sanitaire du covid-19 est passée par là. Déclarant l’état d’urgence sanitaire le 20 mars, le Maroc a opté pour un confinement généralisé à un stade précoce de l’épidémie afin d’éviter toute propagation non-contrôlable. De fait, des secteurs majeurs de l’économie sont mis en veille. Selon le HCP, le Maroc devrait connaitre un taux de croissance «historiquement bas».

Les services aux entreprises et le commerce représentent les secteurs les plus touchés par le nouveau coronavirus (Covid-19), selon les premiers résultats d’une enquête réalisée par la Confédération marocaine de TPE-PME, avec respectivement 21,9% et 20,6% d’un échantillon représentatif de 1.080 entreprises identifiées de manière aléatoire.

 

Moral des ménages en berne

Ils sont suivis par les secteurs de l’industrie, du BTP, de la communication et de l’événementiel, de l’agriculture, du tourisme et de l’artisanat avec respectivement 13,5%, 12,7%, 10,5%, 5,7%, 5,2% et 4,3%. D’après les résultats de cette enquête, 83% des entreprises sont en arrêt total d’activité, ce qui ce représente plus de deux tiers de la population étudiée, alors que les structures en arrêt partiel d’activité ne dépassent pas les 17%.

Une baisse d’activité qui a un impact direct sur le moral des ménages. Dans sa note publiée le 20 avril, le Haut commissariat au plan révèle qu’au cours des douze prochains mois, 28,5% des ménages s’attendent à une dégradation de leur niveau de vie, 47,5% à un maintien au même niveau et 23,9% à une amélioration. Le solde d’opinion relatif à cet indicateur atteint son niveau le plus bas depuis le 4e trimestre 2016. Un mauvais signal pour les entreprises également puisque 57,2% contre 24,6% des ménages considèrent que le moment n’est pas opportun pour effectuer des achats de biens durables.

 

Divisions autour des mesures restrictives

 

Face à cela, le gouvernement a pris une série de mesures. D’abord, en sauvegardant le filet social, en mobilisant les ressources du fonds covid-19, crée sur initiative royale afin de contrer les effets de l’épidémie pour les salariés CNSS, les ramedistes, et les travailleurs de l’informel. Puis des mesures conjoncturelles visant les PME et TPE, notamment le report des échéances fiscales et bancaires.

Sur le plan macro-économique, un déplafonnement de l’endettement extérieur, avec un emprunt de 3 milliards de dollars auprès du FMI, dans le cadre de la Ligne de précaution et de crédit (LPL) a été décidé, afin de combler le futur déficit en devises. Le tout avec une contraction des dépenses publiques, notamment la ponction de 3 jours sur les salaires des fonctionnaires et des éventuelles suspensions des investissements publics.

Ces mesures sont loin de faire l’unanimité, au sein même de la majorité. Aziz Akhannouch, président du Rassemblement national indépendants (RNI), et actuel ministre de l’Agriculture et de la Pêche maritime, a publié une tribune refusant «la politique d’austérité» où il prône une relance de la demande pour sortir de la crise. Puis par l’opposition. Omar Balafrej, député du Front de la gauche démocratique (FGD), s’est opposé au texte rectificatif de la loi de Finance permettant d’augmenter la dette extérieure, estimant que le Maroc  dispose d’assez de “devises pour l’achat des produits de première nécessité ». Dans une intervention chez nos confrères de Luxe Radio, il appelle le gouvernement à avoir le «courage économique» pour soutenir les entreprises et la demande de consommation, et éviter d’avoir de «vieux réflexes».

 

Quels leviers activer ?

«Dans la phase post-crise, l’État doit être un moteur de développement, non pas un Etat providence, mais un Etat stratège et mobilisateur de ressources», tranche quant à lui Ahmed Lahlimi, Haut commissaire au Plan. Dans une interview accordée à l’agence espagnole EFE, il se dit «en faveur d’une économie planifiée, avec des plans ouverts sur l’avenir, et non pas d’une planification administrative à l’image de celle que nous avons connue dans les années 1960». De son côté, lors de son intervention d’un débat en visio-conférence organisé le 16 avril par l’Université citoyenne, l’économiste Najib Akesbi insiste sur la «nécessité des dépenses sociales et de leurs plus-values sur le long terme, notamment pour ce qui concerne les secteurs de la santé et de l’éducation».

Néanmoins, au-delà des ficelles fiscales et budgétaires, il y aurait lieu d’activer d’autres leviers. Ainsi, selon l’économiste et chroniqueur Rachid Achachi, le moyen «le plus immédiat consisterait à réapproprier la politique monétaire en la sortant de la perspective creuse d’une monnaie prétendument neutre, pour en faire ce qu’elle est à la base, à savoir un instrument au service du politique». Il propose ainsi d’élargir les missions de Bank Al Maghrib en amendant l’article 6 afin de définir le financement du développement économique du Maroc comme étant un objectif principal et prioritaire».

Il plaide, depuis 2012, pour une politique économique et monétaire souverainiste, ce qu’il appelle le «patriotisme économique». Il estime que l’Etat marocain est «confronté à un double impératif, celui de la dette publique en continuelle croissance d’un côté, et d’une politique monétaire limitée à la stabilité des prix de l’autre». Dans une proposition publiée le 12 avril dernier, il plaide pour une refonte globale de la politique monétaire afin de «ramener la monnaie dans le giron de la souveraineté populaire, cette proposition entend s’inscrire dans ce qui pourrait devenir un modèle de développement économique souverain, solidaire et ambitieux».

Ainsi, dans un contexte exceptionnel, des mesures exceptionnelles sont appelées à être prises. Et alors que la situation est encore inédite historiquement, le Maroc peut-il fait l’économie de réformes audacieuses ?