Tribune. Pourquoi faut-il ubériser la société marocaine ?

L’Ubérisation est un néologisme, un terme français issu d’une startup californienne Uber créée en 2009. Il s’agit d’une plateforme numérique de service qui met en relation directe des clients qui veulent se déplacer et des chauffeurs et ceci grâce à la géo-localisation et aux Smartphones. Sans posséder ni véhicules ni chauffeurs salariés, Uber offre un service de transport urbain adapté aux usagers de l’Internet mobile moyennant commission.

Ce type d’innovation de rupture avec les entreprises traditionnelles de taxis a fait couler beaucoup d’encre entre les pour et les contre. Des conflits ont éclaté en France entre chauffeurs de taxis et fournisseurs de service Uber. Des Etats comme l’Australie ou l’Italie l’ont tout simplement interdit.  Au Maroc, trois ans après sa mise en service en 2015, il a cessé son activité en février 2018 à cause de la loi en vigueur non adaptée à ce type d’entreprises et aux conflits suscités avec les chauffeurs de taxis.

Les startuppeursde par le monde et particulièrement ceux des USA, la Chine, la Grande Bretagne, la France et l’Allemagne se sont lancés, depuis, dans la création de plateformes de services innovantes selon le même modèle économique collaboratif en rupture avec les entreprises traditionnelles installées.

Des jeunes entrepreneurs ont commencé à proposer des services dans différents secteurs d’activité en mettant clients et fournisseurs en lien direct. La qualité de service, la flexibilité, le coût, la traçabilité, l’identification des parties et donc la sécurité qui en découlent sont en grande partie les raisons du succès de ce nouveau mode de consommation chez les internautes.

Une communauté qui ne veut plus ni d’intermédiaire ni de Big Brother. Une communauté qui s’autogère et qui exclut les mauvais comportements, les non respectueux des règles et les mauvais services par des évaluations systématiques des consommateurs.  De même pour les fournisseurs de services qui évaluent systématiquement leurs clients.

De nombreux fournisseurs offrent des services souvent soit pour remédier à une situation de chômage soit pour boucler des fins de mois de salaires modestes.De parleurs statuts de prestataires de services et non de salariés, ils n’ont donc droit à aucune sécurité sociale ou retraite. Les détracteurs de ce système parlent d’emploi précaire et d’esclavage moderne.Ce n’est pas un effet de mode c’est un changement profond de la société. C’est une Ubérisation de la société occidentale. Ce modèle économique répond mieux aux besoins des jeunes d’aujourd’hui qui sont plus à la recherche du service qu’à la possession du bien. Les économistes parlent de servicisation de la société.

Airbnb propose l’hébergement sans posséder un appartement, Booking des chambres d’Hôtels sans posséder un seulHôtel, BlablaCar loue des voitures sans posséder une voiture, etc. La musique avec Deezer, les films avec Neflix, l’enseignement avec Alison, la santé avec Doctolib,etc. Aucun secteur d’activité n’échappe à la rupture.Guillaume Sarlat explique dans Le figaro : « L’Ubérisation, tout le monde en parle aujourd’hui : tous les business models des grands groupes seraient sur le point d’être disruptés, ubérisés, désintermédiés, commoditisés, en un mot pulvérisés par une multitude de startups beaucoup plus agiles et innovantes.»

 

De l’autre côté de l’Atlantique, un bilan mitigé mais de grandes opportunités

 

Les conditions technologiques nécessaires sont largement disponibles au Maroc. D’après les résultats de l’ANRT de 2018,  91% des individus de plus de  5 ans possèdent un téléphone mobile dont 74% un Smartphone. 84% de ceux qui possèdent un Smartphone accèdent à l’Internet dont 20% y passent plus de 3h/jour. La volonté du gouvernement marocain est très favorable à sa transformation numérique et pourtant aucune entreprise internationale de ce type n’a encore vue le jour officiellement à l’exception de Booking. Airbnb est présent officieusement à travers 20000 logements qui attirent chaque année de nouveaux touristes à la recherche de logements à des endroits précis où il n’y a pas nécessairement d’offres de chambres d’hôtels.

De plus en plus de plateformes marocaines numériques de services directs aux clients se développent avec plus ou moins de difficultés et de succès. On peut citer Jumia Maroc et ses multiples plateformes, la principale est le commerce électronique mais il y a aussi Jumia Food qui met en relation des restaurants et des particuliers qui veulent se faire livrer des repas, Jumia Traval pour réserver des hôtels, Jumia house qui publie des annonces immobilières. Jumia est une startup fondée en 2012 par deux français et qui est valorisée aujourd’hui à plus d’un milliard de dollars et est présente dans 14 pays africains. Malgré ces chiffres elle n’est jamais à l’abri de l’arrivée du géant américain du commerce en ligne Amazon. La particularité de ce modèle économique est qu’il n’y a pas de place au 2ème.

D’autres acteurs dans le secteur du service ont vu le jour comme Dabadoc pour les prises de rendez-vous avec les médecins, Chronomenage.com pour mettre en relation entreprise et particulier avec des femmes/hommes de ménage et différents artisans, Avito pour les annonces de différents types…etc.

Tous sont dans une situation des plus inconfortable et éprouvent de nombreuses difficultés à imposer leurs nouveaux modèles. Au Maroc les services directs en  économie souterraine sont très répandus : portes clés à l’entrée des villes pour les logements, « Khettafas » pour le transport urbain et inter-villes, tout type de service à domicile : ménage, artisans, peintres, plombiers, etc.

 

Les défis de l’Ubérisation

 

Avec un peu d’imagination l’Ubérisation pourrait structurer et valoriser ces métiers, mieux les rémunérer et distinguer par des évaluations systématiques les sérieux des charlatans. Son défi est de convaincre prestataires et clients de rejoindre la légalité. Tout le monde serait gagnant : le client sécurisé et bien informé, le fournisseur reconnu et la transaction déclarée.

Le payement en ligne est un autre frein au développement du e-business, il doit être assoupli et mieux adapté pour le répandre davantage afin de booster les transactions électroniques.

Un autre défi et pas des moindres est attendu à savoir la remise à jour de certainstextes législatifs et des projets de lois notamment celui du ministère du tourisme, du transport, etc., pourcombler des vides juridiques et pourpermettre à certaines entreprises de service de travailler sereinement afin d’encourager et dynamiser le Maroc numérique de demain.

Avec de telles transformations, nos startuppeurs marocains trouveraient le terrain propice pour donner libre cours à leurs innovations dans d’autres projets numériques de rupture adaptés à la réalité de notre pays.

 

Khalid Benzakour

Directeur Général du Groupe ISGA

 

Nota bene: le contenu de cette tribune reflète l’avis de son auteur et n’engage en rien la rédaction de H24info.