Bombardements chimiques dans le Rif: le massacre oublié

à 13:32

Le lien entre la guerre chimique dans le Rif dans les années 1920 et l’apparition de plusieurs cas de cancers aujourd'hui a été établi par plusieurs chercheurs. Mais à ce jour, aucune étude officielle marocaine ne s’est toutefois penchée sérieusement sur la question. 

Bien que le sujet ne soit plus tabou depuis quelques années au Maroc, il est inutile de chercher des chiffres officiels sur le nombre de cas de cancers parmi les populations du Rif. Car le ministère de la Santé n’est pas près de les livrer.

Mais d’après plusieurs ouvrages, notamment celui de Mimoun Charqi, «Armes chimiques de destruction massive sur le Rif», plus de 70% des adultes et 50% des enfants souffrant d'un cancer et qui étaient suivis en 2015 à l’hôpital d’oncologie de Rabat proviennent de la même zone du Rif, notamment des régions de Nador et d'Al Hoceima.

Aujourd’hui encore, aucune étude officielle marocaine ne s’est penchée sur la question.

Mais plusieurs rapports et ouvrages ont établi des liens de cause à effet entre les armes chimiques utilisées par les colonisateurs espagnols et l’apparition de ces cancers.

 

Premières utilisations des armes chimiques
Les armes chimiques ont été utilisées pour la première fois durant la Première Guerre mondiale, par tous les principaux belligérants du conflit: Allemands, Français, Anglais ou encore Russes.

Mais c’est l’Allemagne qui détenait l’arme chimique la plus ravageuse: le phosgène et ypérite, appelé également gaz moutarde. C’est à partir de 1915 que ces pays ont commencé à y recourir.

Un rapport publié par l’OMS en 1970 a confirmé la corrélation entre les effets de ces armes et le cancer. Menée par une vingtaine de médecins, chercheurs et experts en armement, cette étude intitulée «la santé publique et les armes chimiques et biologiques» est conservée dans les archives de l’hôpital militaire de Paris.

«Ce rapport a démontré que les soldats britanniques qui ont participé à la Première Guerre, ainsi que des ouvriers japonais qui travaillaient dans des usines qui produisaient des armes chimiques sont tous décédés suite à des cancers ou des maladies infectieuses», a expliqué à H24Info Mustapha Benchérif, auteur d’un livre intitulé «Les crimes internationaux et droit des victimes à réparation, le cas de la guerre du Rif, 1921-1926».

 

L’Espagne et la France alliées contre les rebelles du Rif
La guerre du Rif a démarré en juin 1921 pour s'achever fin 1926. "Les Espagnols vont user de ces armes suite à leur défaite dans la bataille d’Anoual en juillet 1921. Cette bataille leur a infligé une perte de plus de 15.000 soldats face aux combattants du Rif."

"C’est alors que le roi Alfonso 13 et le général Primo de Rivera décident de recourir à des armes très évoluées et inédites. Ils opteront pour les armes chimiques", souligne Mustapha Benchérif.

Selon le chercheur, ces armes ont été utilisées au Maroc après accord entre la France et l’Espagne. Le maréchal Pétain et le général Miguel Primo de Rivera ont scellé un accord en vertu duquel les deux armées doivent s'unir pour écraser les rebelles rifains «parce qu’ils représentent un danger pour la présence coloniale en Afrique du Nord et dans toute l’Afrique et pas seulement qu’au Maroc», relève Benchérif.

Les gaz de chlore venus de France, puis l’Ypérite et le phosgène importés par les Espagnols ont été propagés via des chars ou, plus souvent, des avions.

Il existe des témoignages de soldats espagnols qui ont participé à la guerre du Rif et des études qui confirment ces faits.

Dans ce sens, le général de l'aviation espagnole Hidalgo de Cisneros dans son autobiographie «Cambio de rumbo» rapporte qu’il fut le premier à larguer une bombe de 100 kilogrammes de gaz moutarde depuis son Farman F60 Goliath au cours de l'été 1924, arme chimique fabriquée avec l'aide de l'Allemand Hugo Stoltzenberg.

 

Les civils du Rif principale cible
Ces armes qui étaient interdites par les conventions internationales (la Haye 1899 et 1906, le protocole de Genève juin 1925) ont ciblé les civils.

«Il y avait un programme quotidien des deux forces coloniales. Ils aspergeaient de 10h à 12h des souks, des douars et des villages du Rif», affirme Benchérif.

Des dizaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants sont ainsi morts dans des conditions atroces, aspergés de ce gaz toxique. Ceci alors qu’en 1926, Abdekrim El Khattabi, à la tête des rebelles du Rif, s’était rendu à la France pour éviter justement un massacre des civils.

Plusieurs générations après ces faits, les descendants de ces populations souffrent encore des séquelles de ces massacres.