Le Marabout de Bouya Omar, à la loupe du psychanalyste Jalil Bennani

à 8:00

Suite aux dernières déclarations de Houcine El Ouardi sur la fermeture de Bouya Omar, H24info a sollicité un spécialiste de la question pour mieux cerner le phénomène.

Pour le ministre de la santé Houcine El Ouardi, le marabout de Bouya Omar n’a plus aucune raison d’exister. "C’est soit moi, soit Bouya Omar", a lancé le ministre de la santé au Parlement. H24info a demandé son avis sur la question au psychiatre et psychanalyste Jalil Bennani, qui a reçu le prix international Sigmund Freud en 2002. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont La psychanalyse au pays des saints qui explique comment un malade peut se ressourcer dans sa culture et ses croyances au Maroc. Entretien.
 
Que pensez-vous de la récente sortie du ministre de la santé concernant Bouya Omar?
C'est une très bonne nouvelle pour les personnes souffrant de troubles psychiques. Bouya Omar, qui était à l'origine un sanctuaire spirituel, est devenu un lieu de soins. Le problème, c'est que ces soins n'en sont pas. C'est un lieu de séquestration, de violence et d'exploitation de la souffrance mentale. Au XXIème siècle on ne peut pas admettre que des personnes soient enfermées, maltraitées, battues sous prétexte qu'elles sont aliénées. L'être humain est un, qu'il soit malade ou pas. Les autorités ont tout à fait raison de considérer que la solution doit être globale. Il s'agit, comme le disent les sociologues, d'un "espace social total", c'est-à-dire un lieu de recueillement, de prière, de méditation, d'accompagnement des personnes souffrantes, par leur famille et par leurs proches. La solution ne saurait donc être unique.
 

Quelle solution pour Bouya Omar selon vous?
Il faut détacher la spiritualité des soins. Ce n'est, cependant, pas chose facile. Car il ne suffit pas d'adresser les malades aux psychiatres en considérant que la médecine moderne a réponse à tout. La médecine traditionnelle véhicule une mémoire et s'inscrit dans des croyances qui remontent à la nuit des temps. On le voit aujourd'hui dans les grandes villes : même si les gens vont voir le psychiatre, nombre d'entre eux continuent à fréquenter les hommes de religion, les marabouts et recourent même aux pratiques magiques. La solution serait donc de créer des centres de soins médicalisés comme le prévoit le ministère de la santé, d'informer les citoyens sur l'apport des thérapeutiques modernes, de respecter les lieux traditionnels tout en prévenant la population de l'existence de charlatans et de gourous qui véhiculent l'obscurantisme d'un autre âge et qui n'hésitent pas à exploiter la misère à des fins purement mercantiles.
 
Expliquez-nous ce qui motive les gens qui vont à Bouya Omar?
La première c'est la croyance. La médecine traditionnelle a sa logique, ses codes et sa propre rationalité. Attribuer aux jnouns par exemple la cause de nombreuses maladies fait partie des représentations populaires qui préexistent à l'arrivée de la science moderne. Recourir aux acteurs sociaux qui peuvent chasser les jnouns du corps et de l'esprit découle de ces croyances. La deuxième raison réside dans l'ignorance des thérapeutiques modernes ou de leur rejet à la suite des échecs qui peuvent être rencontrés. Soulignons que la psychiatrie a réalisé des progrès indéniables ces dernières décennies mais qu'elle n'a pas réponse à tout. La troisième raison est matérielle. Bien souvent le recours aux marabouts et aux guérisseurs relève de la médecine du pauvre qui n'a pas les moyens d'aller voir un psychiatre. Mais il n'est pas rare que ce recours s'avère plus coûteux que celui qui relève des consultations médicales.
 

Qu'aviez-vous souhaité dans le passé pour Bouya Omar?
J'avais dénoncé ces pratiques et appelé à l'arrêt de l'exploitation des malades, sous toutes ses formes. Les méthodes pratiquées à Bouya Omar n'ont plus rien à voir avec la spiritualité dérivée de la croyance en des personnages saints. Elles ne font qu'accentuer l'ignorance et l'obscurantisme. Battre par exemple un malade pour extirper le jinn supposé être à l'origine de sa maladie relève de l'arbitraire du guérisseur qui prétend détenir des pouvoirs. La santé est un droit et il faut l'offrir à ceux qui souffrent, quelle que soit leur condition sociale. Il faut rappeler que la façon dont les sociétés traitent les malades mentaux est révélatrice de leur degré de développement.
Dans vos ouvrages, comment avez-vous traité ce sujet ?
En tant que praticien psychiatre et psychanalyste, j'ai cherché à connaître le passé sur lequel s'est implantée ma spécialité et ce depuis l'époque coloniale. Ce terrain, c'est celui du terrain religieux, des pratiques maraboutiques et de la magie. Il faut rappeler que le maraboutisme est l'enfant du mysticisme. C’est un mouvement combatif fondé sur le charisme d’une personne, charisme de la piété et de l’ascèse, qui a rayonné dans tout le Maghreb à partir du XIIIème siècle. Les scientifiques doivent se garder de réduire trop souvent les pratiques traditionnelles au charlatanisme. Connaître les traces et les archives permet de mieux aborder le présent et d'envisager le futur. La prise en charge de la souffrance psychique doit donc s'intégrer pleinement dans la culture du pays, tout en offrant des lieux de soins spécialisés, une écoute des malades et une aide diversifiée avec l'apport de la pharmacologie, des différentes psychothérapies, de la psychanalyse et des autres médiations thérapeutiques.