Caricature d’Aylan par Charlie Hebdo: le coup de gueule de Driss Jaydane

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C’est la réaction qu’on attendait: écrivain et philosophe, Driss Jaydane revient sur le scandale de la caricature du petit Aylan parue dans Charlie Hebdo. Pour lui, une telle moquerie participe d'un nihilisme de "salauds".

Vous avez été parmi les intellectuels marocains ayant pris la défense de Charlie Hebdo suite à l’attaque qui avait visé sa rédaction en janvier 2015. Que dites-vous sur la publication par ce journal d’une caricature du petit Aylan, l’enfant réfugié retrouvé sans vie sur une plage turque ?
Quand on a publié “Ce qui nous somme”, nous étions 30 à avoir des avis différents mais unanimes quant à la condamnation du meurtre abjecte dont 17 personnes ont été victimes lors de l’attaque contre Charlie Hebdo. Et j’étais de ceux qui ont totalement condamné cet acte terroriste. Justifier le meurtre revient à tomber dans le consentement meurtrier. Et lorsqu’une condamnation n’est que partielle, ou partiale, elle perd tout son sens. C’est une question morale, dans laquelle il faut choisir son camp. De la même manière, il faut s’indigner devant cette caricature parce qu’il y a du consentement meurtrier, et à bien des niveaux. Qu’est-ce que c’est que la culture, si ce n’est la préservation de la vie et son respect, à son commencement et à sa fin? C’est aussi la prise en compte de la vulnérabilité et de la mortalité. Tout le travail que je fais dans mon prochain livre est un rappel de ces aspects.
 
Un enfant, on ne s’en moque pas. L’enfance, c’est le début de la vie et le symbole de ce qui est encore pur. On se doit de l’élever. Le petit Aylan est mort dans des conditions horribles, noyé, rejeté par les eaux, trouvé presque comme un objet. C’est déjà un drame. Son décès nous renvoie à toute la question de la vulnérabilité et de la mortalité. Se moquer de la mort de cet enfant et imaginer que s’il avait survécu, il ne serait rien de plus qu’un harceleur, participe du nihilisme dans toute sa splendeur. On n’a jamais été aussi loin dans l’abjection.

Qu’est ce qui explique ce dépassement?
Ne respectant pas la mort de cet enfant, Charlie Hebdo crache même sur ses propres martyrs. Ma conviction est que ni Cabu, ni Wolinski n’auraient accepté cette caricature. Cet enfant est mort deux fois, sur une plage mais aussi sur une page de journal dans laquelle il est moqué. Ce qui a intéressé le caricaturiste, c’est de nous projeter dans le seul devenir possible qui aurait été celui du petit Aylan, celui d’un salopard et non de montrer la réalité qui a fait que cet enfant est mort. Il y a des sujets qu’on peut traiter avec humour, mais avec tendresse aussi, pour dire que c’est du monde d’aujourd’hui qu’il faut se moquer. Là, on fait revivre un petit enfant mort et le voue à la destinée de l’individu qui pose problème. On manipule un cadavre. On le profane.
 
Elle est là la perversion: c’est la délinquance autoprogrammée pour tout réfugié, même enfant, même mort. Ce déterminisme est au cœur du discours de l’extrême-droite. Mais ces populations dont on se moque peuvent se défendre et, par leur choix de vie, leur réussite, contrecarrer la saloperie fasciste. Le petit Aylan ne le peut pas. Nous sommes dans un fascisme qui contredit même la possibilité qu’a celui qui est visé d’apporter la démonstration qu’il peut le vaincre. Même mort, un réfugié reste un problème. C’est ce nazisme minéral qui a conduit aux camps d’extermination. Avant de gazer les six millions de juifs, on en avait déjà fait un problème.

Certains y voient la manifestation moqueuse d’une peur bien réelle des réfugiés en Europe. Qu’en pensez-vous ?
Ce n’est pas de la peur, c’est de la haine. C’est du nihilisme. Cette horreur a été possible parce que maintenant, chez Charlie Hebdo, on considère que parce qu’il y a eu du sacrifice, on est en droit de s’instituer comme étant une parole de vérité, jamais contredite et jamais à contredire, et d’exercer un magistère moral. Et on doit tous se taire. Là, on ne va pas se taire. Nous sommes devant ce que Sartre appelle “être un salaud”. Et pour moi, les gens de Charlie Hebdo sont des salauds nihilistes.
 
En face, et notamment en France, les voix qui se sont indignées de cette caricature ont été peu nombreuses…
En France comme ailleurs, la photo du corps du petit Aylan a ému. Même si, au 21ème siècle, il aurait fallu le choc de cette image pour que le monde se mobilise pour ces réfugiés. La télévision est de plus en plus rationnelle et froide. Elle devient ainsi un des instruments du nihilisme, soit l’indifférence à la vie, comme le définit Albert Camus. Mais  le magistère moral est tellement puissant que même dans des pays comme la France, montrer certains du doigt en leur signifiant qu’ils ont outrepassé les règles du droit à la vie, revient à se faire interdire. Au nom de la liberté, on n’a plus le droit de dire que Charlie Hebdo a été trop loin. Sinon, on a droit aux Fourest, aux Val et toute la meute des défenseurs de la la caricature totalitaire que Charlie Hebdo a inventé pour nous donner des leçons. Tout un appareillage est prêt pour faire de nous des réactionnaires, dépourvus d’humour et pleins de problèmes avec notre culture. Le fait est que c’est eux qui ont un problème…avec La culture. Ces gens-là sont des profanateurs.
 
Quid de l’argument voulant qu’au nom de la liberté, on peut rire de tout?
On a inventé l’interdit pour dire à la liberté qu’elle est trop belle pour accepter la salissure. Ces gens-là salissent la liberté. Bien sûr, le procédé est subtil. Mais le fait est que nous sommes dans le nihilisme de base, la haine classique. Au nom de ce magistère moral, certains vont certainement opposer un regard voulant que cette caricature concerne l’extrême-droite, qui peut voir en un mort une menace potentielle. Pour eux, ne pas voir les choses ainsi, c’est être indigne de l’intelligence et du degré d’humour de Charlie Hebdo. Je dis non! Ce système d’autodéfense est tout aussi pervers parce que vient un moment où il faut être interpellé par les questions fondamentales. Là, celles-ci sont balayées. Quand, dans une société, la prise en compte de la vulnérabilité et de la mortalité ne se fait plus, en général, la tragédie n’est pas loin.
 
Cette caricature intervient au moment où les extrêmes de tous bords sont à leur apogée. Charlie Hebdo a-t-il fini par suivre l’ère du temps ?
Il est clair que le climat est fétide. Quand vous avez un groupe de chanteuses qui s’appelle Les Brigandes, nous sommes dans la haine décomplexée. Les femmes représentent ce qu’il y a de plus grand dans l’humanité. D’autant que partout et de tout temps, elles ont souffert et se sont battues pour leurs droits. Nous connaissons la belle histoire de l’émergence de la parole féminine dans l’Histoire moderne. Qu’elles deviennent celles par la bouche desquelles on insulte les étrangers, les minorités, les homosexuels…est un retournement tragique. Au pays des Droits de l’Homme, de Voltaire, l’existence de ces phénomènes, doublée de la vulgarité en prime time, celle de “Touche pas à mon poste”, est d’autant plus dangereuse. Ce que nous voyons, c’est le contraire de ce que la France peut avoir de plus beau. Dans le pays de la Liberté, de l’égalité et de la fraternité, qui est le frère du petit Aylan? En tout cas, il n’en existe pas chez Charlie Hebdo.
 
Dans ce contexte trouble, vous vous apprêtez à sortir un essai sur la diversité culturelle. Pour dire quoi?
L’essai* est une critique de concept, qui est le rejeton de ce qui s’est produit de la modernité dans ce qu’elle a eu de pire (la colonisation, les camps…) et en même temps du refus narcissique d’aller jusqu’au bout du deuil et de dire toute la vérité. Pour tourner la page de la modernité criminelle, on a inventé des concepts tels que le dialogue des cultures. La diversité est ainsi l’enfant de la faute et du festin. Ce n’est pas pour rien qu’elle n’est que souriante, belle. C’est le paravent formidable du cratère moral et éthique qu’ont creusé les charniers, les génocides, les colonisations. Elle recouvre une béance qui existe toujours. La diversité culturelle n’est pas la culture. Exposer des cultures, les mettre en équivalence n’est pas créer ce qui fonde la question culturelle, à savoir le lien entre les Hommes. On n’a jamais autant parlé de diversité culturelle, mais il n’y a jamais eu autant de xénophobie et de racisme dans le monde. La culture, c’est du sens, et le désir de vie.
 
* A paraître dans les semaines à venir, chez un éditeur marocain. Des négociations sont également en cours pour une publication chez un éditeur français.