Vidéo/Photos. Mohamed Melehi: retour sur l’œuvre et le parcours d’un artiste d’exception

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L’artiste-peintre marocain, Mohamed Melehi, qui avait été admis en soins intensifs à l’hôpital Ambroise Paré pour une infection au Covid-19, est décédé hier soir à l’âge de 84 ans. Une nouvelle qui a ébranlé le monde de la peinture que cet artiste brillant a révolutionné en apportant sa touche avant-gardiste. Retour sur un parcours exceptionnel. 

 

Chef de file de la modernité marocaine et artiste cosmopolite, Mohamed Melehi a contribué à façonner l’esthétique des réseaux artistiques postcoloniaux et panarabes. Il n’a que 19 ans lorsqu’il intègre l’École des beaux-arts de Séville en 1955 avant de rejoindre celle de Madrid l’année suivante. En 1958, alors que l’artiste quitte l’Espagne pour l’Italie, il organise sa première exposition personnelle à la Bibliothèque Américaine de Tanger. Il y présente des œuvres de factures radicalement abstraites sur des supports de toile de jute cousue et tatouée de signes, et des tissages de laine employés traditionnellement pour la confection des djellabas.

Par cette démarche, audacieuse pour l’époque, Melehi confirme son émancipation de l’académisme et un parti pris radical dans lequel l’artiste assume pleinement sa modernité dans un Maroc fraîchement indépendant.

Installé à Rome de 1957 à 1961, il travaillera avec la galerie Trastevere qui lui consacrera quatre expositions entre 1959 et 1963. Melehi rencontre alors les artistes les plus novateurs (Accardi, Burri, Fontana, Kounellis, Perelli, Capogrossi…) et assiste à des expositions d’artistes internationaux, notamment celles des jeunes peintres expressionnistes abstraits américains Jackson Pollock, Willem De Kooning et Robert Rauschenberg.

C’est à cette époque qu’il fait la connaissance de Jilali Gharbaoui et retrouve ses amis Mohamed Chabâa et Mohamed Ataallah à l’Académie des beaux-arts.

Bien que très implanté dans la scène artistique romaine, Melehi décide de découvrir Paris, puis les Etats-Unis. Il s’installe à New York à la fin de l’année 1962 et se met à peindre une série de tableaux révélateurs de son immersion au cœur d’un paysage culturel, urbain et musical qui le fascine et l’inspire.

Il abandonne la peinture noire, qui cède la place à des couleurs vives et à une abstraction géométrique inspirée du progrès scientifique ambiant, dans ce qui peut être interprété comme un éloge de la cybernétique. C’est à cette époque que se manifeste dans ses peintures une prédilection pour la ligne courbe. Elle annonce l’apparition du motif ondulatoire qui deviendra l’élément clé de son œuvre et demeure, aujourd’hui encore, au centre de ses préoccupations artistiques.

Enquire. Séries: Unknwon, 2010.

Après plus de dix ans passés à l’étranger, Melehi décide de regagner le Maroc en 1964, avec l’envie de contribuer au dynamisme culturel de son pays. Il intègre l’École des beaux-arts de Casablanca, alors dirigée par Farid Belkahia où il enseigne de 1964 à 1969, aux côtés de deux historiens d’art, Toni Maraini et Bert Flint et sera rejoint par la suite par ses complices de Rome, Chabâa et Ataallah.

 

Séries: Hymne au climat. 2016. 200 x 160 cm.

A cette époque, Melehi renoue avec la conception esthétique de la civilisation musulmane et intègre à son œuvre, en plus des formes géométriques et des couleurs en aplats, un nouveau corpus ornemental tel que l’arc-en-ciel, la flamme, le rayon, les astres ou la calligraphie, tout en privilégiant les formes ondoyantes devenues caractéristiques de son œuvre picturale.

Parallèlement, l’artiste prône, à travers ses recherches menées au sein de l’Ecole de Casablanca, l’intégration de l’art dans la vie quotidienne et initie avec ses camarades des manifestations artistiques extra-muros, dont celle, historique, baptisée « Présence plastique », qui s’est tenue place Jemaâ el-Fna à Marrakech en 1969.

Soleil oblique – 1975-1976

Melehi prend une part active à la vie culturelle des années 1960 et s’implique sur plusieurs fronts. Il fonde la revue d’art « Intégral » qu’il anime de 1971 à 78. En 1978, il cofonde le Festival culturel international d’Asilah et lance un programme de peintures murales éphémères, déployées dans les rues de la médina de cette ville.

Séries: Similitudes, 2017. 160 x 200 cm.

 

L’œuvre féconde de Melehi dans les années 70 et 80 révèle une recherche exigeante d’une forme moderne de représentation. Elle dégage une esthétique transversale propre à l’articulation entre figuration et abstraction, identité et modernité. Elle fera l’objet d’une importante exposition, « Melehi, Recent Paintings », au Bronx Museum of the Arts à New York (1984-1985).

Au fil du temps, l’œuvre de Melehi s’affirme avec sa forme ondoyante qui se déploie comme une vague charriant avec elle d’innombrables métaphores.

De nombreuses expositions dans le monde entier et plusieurs rétrospectives lui ont été consacrées et ses tableaux s’arrachaient encore récemment auprès des collectionneurs. En mars dernier, en pleine pandémie, une de ses œuvres,  « The Blacks » (ci-dessus) , réalisée en 1963 à New York lorsqu’il résidait aux Etats-Unis, a été adjugée à plus de 5 millions de dirhams. Un record pour cette vente aux enchères de Sotheby’s de Londres consacrée à l’art moderne contemporain en Afrique et au Moyen-Orient.

Il nous a quitté à l’âge de 84 ans, laissant derrière lui une œuvre inestimable et un grand vide dans sa ville natale Asilah qu’il aimait tant.

En vidéo, une interview de l’artiste sur l’influence de la peinture arabe dans son oeuvre réalisée à la Loft Art Gallery l’été dernier.