Vidéo. Espace Schengen: les artistes «censurés» par les refus de visas

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Obtenir un visa pour l’Europe est devenu une mission difficile. Les intermédiaires consulaires retardent les rendez-vous et les refus sont en hausse. Parmi les demandeurs, les artistes en pâtissent régulièrement, touchés dans leur droit à la mobilité mais aussi à la liberté d’expression.

En janvier dernier, trois breakdancers marocains étaient détenus plusieurs jours dans un centre de rétention pour clandestins à Rotterdam puis expulsés au Maroc par les autorités néerlandaises, malgré leur visa en règle. Motif de ce traitement? «Moyens de subsistance insuffisants» alors que les jeunes possédaient 300 euros à eux trois. Les médias se mobilisent alors autour de cette affaire et les citoyens, à travers le monde, s’indignent via le slogan «Je ne suis pas un criminel, je suis un artiste» initié par un communiqué rédigé et relayé par Maria Daïf, actrice culturelle engagée pour le droit à la libre circulation en général, celles des artistes en particulier. Le cas de ces trois danseurs n’est pas isolé; de nombreux artistes marocains se voient empêcher de partager leur art de l’autre côté de la Méditerranée à cause du fameux document de plus en plus difficile à obtenir.

« Nous ne sommes plus les bienvenus »

«Bloquer la circulation des artistes, c’est toucher à la liberté d’expression. C’est une forme de censure», s’exclame Maria Daïf, interviewée dans le cadre de cet article. L’actrice culturelle explique que les difficultés ont commencé avec la mise en place de l’espace Schengen dans les années 1990, le clou ayant été enfoncé par les attentats de New-York en 2001. «Les choses continuent à se durcir dangereusement, nous le vivons à chaque demande de visa», ajoute-t-elle.

«Et puis, même lorsqu’on vous délivre un visa Schengen, il est rarement de moyenne ou longue durée. Pour un acteur culturel ou artiste qui se déplace plusieurs fois l’année, il est obligé de prendre rendez-vous trois à quatre fois l’année, refaire tous les papiers et payer autant de fois un visa. Les coûts peuvent aller jusqu’à 2.000 DH à chaque demande», témoigne Maria Daïf qui a encadré pléthore de projets culturels et artistiques.

 

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Pour Ahmed Hammoud, le durcissement des règles à l’obtention du visa apparaît en 2012, «avec la montée de l’extrême-droite en Europe et en Occident». «Je crois qu’ils ne veulent plus de nous», confie le metteur en scène du monodrame intitulé «Selfie». La troupe de cette composition théâtrale s’est vue refuser leurs visas pour la Belgique en octobre dernier alors qu’ils étaient invités au Festival International de Théâtre Action (FITA). «C’est un peu choquant car tout était bouclé, les billets, l’hôtel, le catalogue…mais nous n’avons pas pu partir», renchérit Mohamed El Kajjouny, directeur du projet, qui estime «la situation de plus en plus critique».

«L’Occident veut protéger ses acquis matériels. En refusant de les partager, il y perd ses acquis droit-de-l’hommistes, démocratiques et humanistes», analyse Maria Daïf. De plus, Ahmed Hammoud y voit une position idéologique. «On ne veut voir qu’une image folklorique de notre culture, on se moque de notre travail. En terme de coopération, l’Europe investit peut-être beaucoup d’argent pour des troupes de théâtre mais celles-ci auront des thèmes de création imposés comme l’immigration ou la démocratie…tout ça, on ne le demande pas à un artiste occidental», s’indigne l’artiste qui poursuit: «Ce sont des travaux qui ne nous représentent pas réellement, ni notre vision, ni notre créativité, ni notre façon de voir le monde. Ils ferment de plus en plus les frontières et ça empêche de voir notre vrai visage, alors que c’est à travers l’art qu’on peut mieux communiquer et comprendre l’Autre».

Une sélection arbitraire ?

«Tu as beau vouloir semer le beau, tu n’es pas le bienvenu chez nous», voici ce que dit l’Europe aux artistes du «Grand Sud» dont fait partie le Maroc, selon Maria Daïf, qui raconte également le «caractère arbitraire» de l’attribution des visas. «On ne comprend jamais pourquoi tel artiste l’a eu et pas l’autre. Du coup, la mobilisation autour de cette cause est compliquée. Ceux qui obtiennent leur visa ne se sentent pas concernés, jusqu’à ce que ça leur arrive», s’insurge l’actrice culturelle.

Et d’ajouter: «Certains vont avoir une année, d’autres un mois, d’autres un refus. Ainsi, les ambassades peuvent toujours prétendre faciliter la mobilité des artistes. En réalité, ce sont d’abord les jeunes qui leur posent problème».

Elspeth Guild partage cette idée de partialité dans la distribution des visas. La juriste spécialiste du droit européen de la migration soutient que «la coopération consulaire locale (…) a tendance à fabriquer des critères ad hoc entre ceux qui méritent le visa et ceux qui ne le méritent pas», des propos tirés de son étude «Schengen et la politique des visas», coécrit avec Didier Bigo et publié dans la revue Cultures et conflits (TelQuel, n°883). Elle explique également que «tous les pays membres de l’Espace Schengen suivent le même règlement européen: le Visa code. Le fait qu’il y ait de telles variations de traitement d’un consulat d’un pays européen à l’autre montre bien qu’il y a un problème et que tous n’appliquent pas les mêmes règles».

« C’est nous les vrais diplomates »

«Vu les relations historiques entre les deux rives, vu le passé colonial européen, je pense que de ce côté-là de la Méditerranée, on a assez consommé les cultures européennes et qu’il faut maintenant faciliter l’accès à nos cultures de l’autre côté», explique Mohamed El Kajjouny.

Aujourd’hui, la problématique des visas refusés aux artistes des «pays du Sud» met à mal le soft power des deux régions du monde. Certains festivals des «pays du Nord» sont menacés de disparition car subissant des éditions sans aucun invité du monde arabe ou de l’Afrique, à cause des refus de visa de plus en plus récurrents. Pour Ahmed Hammoud, dans le cas du Maroc, celui-ci endosse également sa part de responsabilité. «Un artiste marocain représente le Maroc donc je comprends mal qu’on puisse refuser le visa à un citoyen marocain et que l’Etat ne fasse rien. Quelque part, ça touche à la souveraineté de l’Etat», formule le metteur en scène de «Selfie» qui n’avait pas obtenu son visa Schengen au motif que sa carte d’artiste était expirée, le ministère de la Culture ayant retardé la procédure de renouvellement.

 

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D’autres artistes commencent à boycotter les invitations aux festivals occidentaux et appellent à une collaboration «d’égal à égal». Pour Maria Daïf qui, elle-même a décliné l’invitation d’un festival en Belgique, cette réaction peut aussi être contre-productive: «L’artiste est un ambassadeur de paix et de poésie. Comme il existe des visas diplomatiques, il devrait exister des visas artistiques. On joue les rôles de diplomates, nous voyageons avec notre culture à la rencontre de l’Autre. C’est nous – acteurs culturels/artistes – les vrais diplomates !».

A ce propos, l’actrice culturelle soulève également le problème de la mobilité des artistes vers le Maroc: «Il est de plus en plus compliqué pour les ressortissants de certaines régions du continent africain ou du Moyen-Orient d’obtenir un visa pour venir au Maroc. Quand on organise un festival réunissant des artistes du continent africain ou de pays comme la Syrie, l’Irak ou la Palestine, la première question que se pose un organisateur est ‘est-ce qu’on va pouvoir avoir les visas?’». Une question que ne se pose jamais un artiste occidental, souligne Mohamed El Kajjouny qui appelle à une mobilisation urgente de «tout l’écosystème de la création».

Au-delà de la solution d’un visa artistique, le jeune artiste croit au «rôle essentiel des instituts culturels étrangers au Maroc pour faciliter la mobilité des artistes puisqu’ils ont un rapport direct avec eux et avec les ambassades». «Ils pourraient créer une cellule dédiée afin de gérer efficacement cette question de visas pour les artistes avec qui ils collaborent déjà», conclue-t-il