Tom Wolfe, mort d'un dandy de grands chemins

à 22:23
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L'auteur du «Bûcher des vanités»  , qui fut aussi, avec Gay Talese, Norman Mailer, Hunter S.Thompson et Truman Capote, l'un des pères du «Nouveau Journalisme» est décédé à l'âge de 87 ans.

Le dandy de la littérature américaine, l'homme à l'éternel costume blanc coiffé d'un chapeau en feutre gris, a donc quitté la scène à 87 ans.

Né le 2 mars 1931 à Richmond, Virginie, Thomas Kennerly Wolfe Jr viendra sur le tard au roman, comme Toni Morrison, puisqu'il attendra 1987 pour publier Le «Bûcher des vanités», une satire féroce de la société américaine des années Reagan à New York.

Après ce coup de maître, vendu à des millions d'exemplaires dans le monde, adapté au cinéma par Brian De Palma en 1990, avec Tom Hanks dans le rôle principal, le succès fut de nouveau au rendez-vous, dix ans plus tard, avec Un homme, un vrai, situé à Atlanta. Ce livre ultradocumenté suscita une vive polémique entre Wolfe et trois ténors des lettres américaines de l'époque, Norman Mailer, John Irving et John Updike. Exaspéré, ce dernier écrivit dans le New Yorker: «Ce n'est pas de la littérature, pas même une aspiration à faire de la littérature, juste un divertissement» Wolfe ne se démonta pas, se contentant de traiter Updike et ses comparses de «vieux croûtons».

Son troisième roman, Moi, Charlotte Simmons, radioscopie des campus américains parue en 2004, fut en revanche assez froidement accueilli par la presse. Et le public bouda l'histoire peu crédible de cette jeune, jolie et trop fragile étudiante sortie de son trou de Caroline du Nord pour affronter des hordes de garçons mal dégrossis. Ce revers (300.000 exemplaires en grand format, quand même) marqua la rupture de l'écrivain sudiste avec son éditeur depuis 1965, Farrar, Straus & Giroux. Lequel, au vu des scores très moyens du livre, commit l'irréparable en refusant les exigences financières de l'agent de Wolfe.

Little, Brown & Company ne se fit pas prier pour récupérer celui qui reste, malgré tout, l'un des écrivains américains les plus bancable. En 2008, Wolfe signa donc avec son nouvel éditeur un contrat à sept chiffres, l'avance qui lui fut octroyée étant alors estimée à quelque 7 millions de dollars.

Son dernier roman, Bloody Miami (2013), nouvelle satire, met en scène un jeune policier d'origine cubaine qui réussit l'exploit de passer, du jour au lendemain, du statut de héros à celui de traître pour sa communauté. On croise aussi dans Back to Blood (son titre original) l'ancienne petite amie du policier, infirmière ambitieuse, un oligarque russe amateur d'art, le patron étrange du Miami Herald, un professeur haïtien malade de ses racines, un psychiatre spécialisé dans l'addiction pornographique…

Écriture survitaminée

Avec son habituelle écriture survitaminée, ses phrases criblées de mots en italique, de points de suspension, Tom Wolfe assure le spectacle comme dans ses meilleurs jours. La presse américaine dans son ensemble a salué la forme retrouvée du dandy tout en lui reprochant l'usage de stéréotypes douteux sur les communautés et des généralisations inutiles du style: «À Miami, tout le monde déteste tout le monde.»

Quatre romans en trente ans cela ferait une bibliographie un peu courte si l'on n'y ajoutait treize ouvrages de «non-fiction» qui représentent peut-être le meilleur de Tom Wolfe. Ce qui nous oblige à faire un petit retour en arrière.

Après des études solides à Yale, le dandy s'oriente en 1957 vers le journalisme. Il travaille pour le Washington Post et le New York Herald Tribune. Il y publie des articles novateurs qui font dire au spécialiste de la littérature américaine Pierre-Yves Pétillon:«C'est le stream of consciousness de Joyce, ou plutôt de Faulkner, dans une version pop art. Une écriture haletante et onirique à la fois qui donne à chaque instant au lecteur l'impression d'être du voyage.» Wolfe est également influencé par le travail du journaliste écrivain Emile Zola, dont il connaît par cœur les Carnets, qui contiennent toutes les recherches effectuées pour l'écriture de Germinal. Dans de nombreux entretiens, Tom Wolfe dira que Zola a été le modèle pour ses trois premiers romans.

S'il n'a pas à proprement parler inventé le «Nouveau Journalisme» (Pétillon rappelle à juste titre qu'Erskine Caldwell et James Agee étaient passés par là avant lui…), Tom Wolfe et ses émules, Gay Talese, Hunter S. Thompson, Truman Capote, Norman Mailer, Joan Didion, a quand même transformé le journalisme de reportage pataud de l'époque en un exercice littéraire de haute volée qui produira des chefs-d'œuvre comme De sang-froid, Les Armées de la nuit ou Las Vegas Parano.

Titres à rallonge et pétaradants

Comme Joseph Kessel en son temps, Tom Wolfe, dans les années 1960 et 1970, publie des articles au long cours qu'il transforme ensuite en livres aux titres à rallonge et pétaradants comme "The Kandy-Kolored Tangerine-Flake Streamline Baby, Radical Chic & Mau-Mauing the Flak Catchers" ou encore le cultissime "The Electric Kool-Aid Acid Test", paru en français sous le titre plus sobre d'Acid Test.

Qui ne s'est jamais plongé dans cette chronique jubilatoire de l'aventure des Merry Pranksters, marginaux de tous poils embarqués en 1964 à bord du bus de Ken Kesey (auteur de Vol au-dessus d'un nid de coucous), conduit par le mythique Neal Cassady, le héros de Sur la route de Kerouac, ne peut espérer comprendre le génie de Tom Wolfe.

Alors qu'il n'était pas présent à bord du bus psychédélique, Wolfe interroge à leur retour, ceux qui étaient de la partie et le résultat est absolument grandiose. Sans qu'il soit besoin pour lui de se gaver de LSD ou autres substances prohibées.

En 1969, le patron de Rolling Stone, Jann S.Wenner, demande à Wolfe s'il souhaite collaborer à son tout nouveau magazine. L'idylle durera plusieurs décennies. S'il échoue à dresser le portrait du guitariste Jimi Hendrix, Wolfe couvrira avec succès en 1972 l'aventure du lancement d'Apollo 17. En immersion dans ce milieu qu'il ne connaît pas, le journaliste publie en quatre parties un texte mémorable écrit à la première personne du pluriel. En 1979, Wolfe le transformera en livre et L'Étoffe des héros fera un triomphe, prolongé en 1983 par le film de Philip Kaufman interprété par une brochette de tough guys allant d'Ed Harris à Scott Glenn en passant par Sam Shepard.

Prenant modèle sur Dickens et Thackeray (l'auteur de La Foire aux vanités), Wolfe décide de continuer à publier ses fictions en prenant la forme du feuilleton. Là encore, Rolling Stone accepte de suivre l'aventure sur un an. Lorsque Wenner, qui vénère Wolfe, reçoit les premiers chapitres du livre, il ne peut se résoudre à étaler la parution et publie les trois dans le numéro double de l'été 1984. L'écrivain pensant avoir un peu d'avance se retrouve à devoir cravacher pour fournir sa copie quitte à squatter les bureaux du magazine et à y passer des nuits blanches. Une tâche dont il s'acquittera tout en se réservant le droit de modifier l'histoire pour la parution en livre en 1987. Son antihéros, Sherman McCoy devenant alors courtier en Bourse alors qu'il était écrivain dans la version publiée dans Rolling Stone. Le magazine accompagnera l'écrivain superstar jusqu'à ses dernières années. Une collaboration qui fera dire à Tom Wolfe, reconnaissant: «Quand on y pense, l'idée qu'un magazine basé sur le rock puisse produire tant de grands moments de journalisme est une sacrée réussite»