Mohammad-Réza Shajarian, monstre sacré de la musique iranienne est mort

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Le chanteur et compositeur Mohammad-Réza Shajarian, monument de la musique traditionnelle et classique iranienne, est mort jeudi à l’âge de 80 ans, provoquant une vague de tristesse dans son pays.

Très vite après l’annonce de la mort de l' »Ostad » (« Maître » en persan), des milliers d’admirateurs de tous âges ont convergé vers l’hôpital Jam de Téhéran où il avait été admis il y a quelques jours dans un état critique, selon des journalistes de l’AFP sur place.

Vers 17h45 (14h15 GMT), la foule, éplorée et oubliant les règles de distanciation sociale imposées par l’épidémie de Covid-19, chantait en boucle et à l’unisson « Mogh-e Sahar », l’un des nombreux succès de Shajarian.

Sous le regard de policiers, des hommes et des femmes pleurent. Quelques slogans fusent, dans une atmosphère recueillie: « Shajarian est vivant, il vivra pour toujours », « Les anges prendront l’iftar [repas de rupture de jeûne pendant le ramadan] avec Rabbana », psaume tiré du coran dont la mise en musique par Shajarian est indissociable en Iran du mois sacré de l’islam.

Atteint d’un cancer depuis plusieurs années, Mohammad-Réza Shajarian « a volé à la rencontre de son bien-aimé (Dieu) », a sobrement écrit son fils, Homayoun Shajarian, sous une page noire sur son compte Instagram.

« Le roi de la musique iranienne [est] au ciel » en dépit « des efforts de l’équipe médicale » a écrit l’hôpital Jam dans un communiqué, indiquant que la dépouille du ténor avait été transférée au cimetière Behecht-é Zahra de Téhéran en vue d’y recevoir la toilette mortuaire.

Selon plusieurs médias iraniens, les funérailles devraient avoir lieu à Machhad, ville sainte chiite du nord-est de l’Iran d’où le chanteur était originaire.

La télévision d’Etat, sur laquelle le chanteur était interdit d’antenne depuis plusieurs années, a ouvert son journal avec l’annonce de la mort du musicien, sans toutefois passer sa voix.

La télévision a rappelé son legs artistique avant de revenir au titre principal développé depuis le matin: les célébrations d’Arbaïn qui closent le cycle de deuil de l’imam Hussein, l’une des principales figures saintes du chiisme.

Reprise par toute la presse la mort de Shajarian s’est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux, suscitant d’innombrables commentaires attristés.

– « Immense ambassadeur » –

« Le maestro Shajarian était vraiment un immense Ambassadeur de l’Iran de ses enfants – et par-dessus tout – de sa culture », a réagi le ministre des Affaires étrangères iranien Mohammad Javad Zarif sur Twitter, en présentant ses « plus profondes condoléances aux Iraniens dans le monde entier et en particulier à ses proches »

Chanteur, instrumentiste et compositeur engagé, Mohammad-Réza Shajarian a incarné plus que tout autre pendant un demi-siècle la musique traditionnelle et classique iranienne à l’étranger comme en Iran.

Véritable monument national dans son pays, il a néanmoins entretenu des relations difficiles avec les autorités de Téhéran tout au long de sa longue carrière, d’abord sous le règne du Chah puis avec la République islamique.

En 2009, notamment, en pleine répression de la contestation du Mouvement vert contre la réélection du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad, il avait pris résolument parti pour les manifestants contre le pouvoir.

Dans une chanson sortie à cette époque, « Zaban-é Atache » (« Langage du feu »), il lançait un « Laisse ton fusil à terre mon frère », compris immédiatement comme un message aux forces paramilitaires qui tirent sur les manifestants.

L’artiste avait alors assuré que ses chansons ont toujours un rapport avec la situation politique et sociale du pays, même lorsqu’il chante les poèmes lyriques de Hafez ou Rumi.

D’une manière générale, celui qui avait commencé sa carrière comme récitateur du coran et qui avait dénoncé les violences du régime du Chah avant la révolution de 1979 s’était aussi montré très critique à l’égard d’une République islamique qu’il avait un jour accusée d’être opposée « à l’idée même de l’identité persane des Iraniens » et de vouloir leur imposer une « identité musulmane ».