L’étrange confinement solitaire d’Alaa el Aswany, l’écrivain amoureux des gens

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Alaa El Aswany. Photo prise le 28 avril à Marseille. (Photo by Anne-Christine POUJOULAT / AFP)

Seul dans la « Maison des astronomes » à Marseille, l’écrivain égyptien Alaa el Aswany vit le confinement loin des siens aux États-Unis et en Égypte, espérant que le monde apprendra à « dépenser plus pour les hôpitaux et moins pour les armes ».

Arrivé en février pour une résidence littéraire dans cette ville du sud-est de la France, méditerranéenne, animée et métissée qui lui rappelle Alexandrie, l’auteur du best-seller « L’immeuble Yacoubian » s’y est d’abord baladé entre séances d’écriture et conférences, observant les gens, conversant aussi.

Puis le 17 mars, la France s’est confinée pour lutter contre l’épidémie du nouveau coronavirus et l’écrivain, l’un des plus célèbres du monde arabe, traduit en une trentaine de langues, s’est retrouvé seul sur un site déserté de l’Université Aix-Marseille. Il n’a pas regagné New York où il vit avec sa femme et ses deux filles depuis qu’il a quitté l’Égypte.

« Je vis dans la chambre Saturne, dans la Maison des astronomes », dit-il en montrant un bâtiment blanc du XIXe siècle abritant d’habitude des services administratifs et grouillant de vie. « Maintenant, il n’y a personne, je peux faire ce que je veux », plaisante-t-il.

Dans son pays natal, le régime du général Abdel Fattah al-Sissi a interdit de publication ce défenseur de la démocratie et de la liberté d’expression. Poursuivi pour « insulte envers le président », il risque la prison en cas de retour.

 

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« L’Égypte me manque, mes amis aussi, mais la dictature ne me manque pas. Un écrivain a besoin d’oxygène », dit-il, confiant s’être senti « en exil » dans son propre pays tant l’atmosphère y avait changé depuis les espoirs de démocratisation du Printemps arabe.

Le confinement est une autre forme d’exil : il le prive des recontres qu’il aime tant, ensuite décrites dans ses livres, comme dans « L’immeuble Yacoubian », chronique des habitants d’un immeuble du Caire dans les années 1990, ou « J’ai couru vers le Nil », entrelacs de destins dans la Révolution de 2011.

« Je n’aurais jamais été capable d’écrire sans aimer les gens. J’aime mes personnages, j’essaie de mieux les comprendre et surtout de ne pas les juger », explique le sexagénaire.

– « Solitude imposée » –

La « vie normale » lui manque: « Ici, à Marseille, je traversais la rue et je buvais un verre dans un bar-tabac, je parlais avec des gens ordinaires. Je faisais ça aussi en Amérique », raconte-t-il, assis sur un banc à deux mètres des journalistes de l’AFP.

« La solitude c’est quelque chose de positif, mais la solitude imposée, ce n’est pas très agréable ».

Il maintient néanmoins une routine quotidienne: lever à 06H00, écriture de 07H00 à 13H00, quelques courses, une sieste. Puis cet admirateur de l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez et d’Albert Camus lit sur un banc ou dans la cafétéria désertée.

A 20H00, il applaudit les soignants, « le minimum qu’on peut faire pour des gens risquant leur vie pour sauver celle des autres ».

Dentiste durant des années, il a été bouleversé par ces médecins n’ayant pas assez de respirateurs pour tous les patients. « C’est terrible! Comment a-t-on pu trouver des budgets pour acheter des armes et pas assez de respirateurs? »

 

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S’il pense que les dictatures — sur lesquelles il publie en français un essai en juin — ne changeront pas avec l’épidémie « car un dictateur veut garder le pouvoir et s’en fout du peuple », il espère que les démocraties tireront les leçons de cette période.

« On doit de nouveau dépenser plus d’argent pour les hôpitaux et la recherche », insiste-t-il.

« Il faudra aussi plus de solidarité », pour l’après dans un monde en récession où des gens ont basculé dans une extrême pauvreté, des États-Unis à l’Égypte. Selon l’Organisation internationale du travail, quelque 1,6 milliard de personnes pourraient perdre leurs moyens de subsistance.

« Peut-être à un moment donné, j’écrirai sur ce qu’on vit », dit-il. « Aujourd’hui, il s’agit de la vie, de la maladie, de la mort, ce n’est pas le temps du superficiel, c’est le temps de l’essentiel ».