La Fondation Nationale des Musées désormais responsable du label « musée » au Maroc

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"Grâce à cette loi, nous pourrons travailler beaucoup mieux qu'avant", s'enthousiasme Mehdi Qotbi, président de la Fondation Nationale des Musées (FNM) du Maroc. DR

La Fondation Nationale des Musées est désormais responsable de toute structure portant l’appellation « musée » au Maroc. Et avec une dizaine d’inaugurations dans le pipe, son président Mehdi Qotbi y voit une véritable « révolution des musées » dans le pays. Explications. 

Coup d’accélérateur pour la Fondation Nationale des Musées (FNM). Deux nouvelles lois publiées au Bulletin officiel le 13 mai dernier lui confèrent les pleins pouvoirs en matière d’activités muséales. Désormais, toute structure prétendant au statut de « musée » devra passer par l’approbation de l’organe présidé par Mehdi Qotbi, et se conformer à un cahier des charges découlant de cette réforme.

La loi 56.20 dans son article 4 expose les conditions à l’obtention de ce label:

  • disposer de collections muséales de valeur scientifique, artistique ou culturelle dont la préservation et l’exposition au public présentent un intérêt;
  • attribuer un bâtiment au musée qui répond aux normes de construction et technologiques en la matière;
  • disposer de moyens techniques, financiers et humains qualifiés et nécessaires pour permettre au musée de mener à bien ses activités;
  • confier la gestion du musée à une personne physique ou morale de droit public ou privé qui possède les qualifications et compétences nécessaires dans ce but;
  • souscrire un contrat d’assurance pour garantir les risques d’exploitation du musée.

Les modalités d’application de cet article seront définies par un texte réglementaire, précise la loi.

Outre ce pouvoir de nomination, les nouvelles prérogatives de la fondation consistent en la liberté de créer des musées et de transporter des oeuvres entre espaces pour les exposer sans avoir recours à l’autorisation d’autres établissements. « Grâce à cette loi, nous pourrons travailler beaucoup mieux qu’avant », s’enthousiasme Mehdi Qotbi. Contacté par H24Info, le président de la FNM explique que ce texte est le fruit d’une fructueuse collaboration avec le ministère de la Culture.

« C’est la première fois qu’un ministre de la Culture ne laisse pas traîner les choses, apporte immédiatement son appui et est pragmatique. Je le remercie d’avoir porté ce projet devant le conseil de gouvernement et les deux chambres du parlement », déclare Qotbi qui souligne également l’investissement personnel du secrétaire général du gouvernement dans l’élaboration de cette loi, et « l’appui exceptionnel » des fonctionnaires des services financiers.

« Je respecte les prérogatives du ministère comme il respecte la spécificité de la fondation », ajoute le président. Témoin de cette si bonne entente entre la FNM et le département d’Othman El Ferdaous, une exposition inédite a récemment été prolongée au musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain de Rabat. Intitulée « De Ben Ali R’bati à nos jours, les peintres marocains dans les collections nationales », cette rétrospective met en scène les oeuvres des collections du ministère. Au lieu de « les stocker dans des bureaux, le ministre a immédiatement accepté de nous les laisser à disposition, alors que tous les autres ministres auparavant » exprimaient de la réticence, reprend Qotbi. « C’est un très beau voyage dans la création marocaine ».

« Même un antiquaire pouvait ouvrir un musée »

Ainsi, la FNM devient l’institution de référence, l’organe de régulation et de contrôle en matière muséale. « C’est une volonté royale de doter les musées de certaines règles à respecter. Jusqu’aujourd’hui quiconque pouvait ouvrir un musée, même un antiquaire, et employer le mot musée », regrette le défenseur des arts.

Quid des musées privés déjà existants, à l’instar du musée Yves Saint Laurent à Marrakech, du musée du judaïsme marocain à Casablanca ou encore celui de la Légation américaine de Tanger? Tout espace muséal considéré comme tel aujourd’hui bénéficie d’un délai de trois ans pour se mettre aux normes. Et ils sont nombreux à devoir s’aligner. Selon Qotbi, environ 3/4 des musées actuels ne respectent pas les règles de muséologie en vigueur, en termes de préservation des oeuvres mais également de distanciation dans le parcours.

« On n’est pas là pour mettre des bâtons dans les roues mais pour développer, normaliser, aider les structures en leur partageant l’expérience des musées que la FNM a acquise grâce aux grandes expositions qu’elle a mises sur pied jusqu’à aujourd’hui », rassure Abdelaziz El Idrissi, directeur du Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain. « Le rôle de la FNM est d’accompagner les structures pour se doter des moyens humains et techniques nécessaires à leur bonne gestion », réitère le principal négociateur de cette loi aux côtés de l’équipe de la FNM.

 

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Des pénalités sont toutefois encourues pour les structures ne respectant pas le cahier des charges. Selon l’article 26 de la loi précitée, est punie d’une amende de 10.000 à 30.000 DH la structure qui se donne le nom de musée sans être liée par aucune disposition, mais également celle qui n’est pas inscrite au registre national des musées prévu par cette même loi, ou encore qui utilise injustement la « marque d’excellence » Musée du Maroc. Ce sous-label permet à son titulaire de « bénéficier d’un régime fiscal motivant » ainsi que la possibilité d’être inclus dans les circuits touristiques et le patrimoine culturel national ou international.

Par ailleurs, toute personne exportant ou important des collections de musées sans licence préalable de la FNM encourt une peine d’emprisonnement de trois mois à deux ans ou une amende de 20.000 à 200.000 DH. En plus de cette sanction, peut être infligée une amende égale à cinq fois la valeur du chef-d’œuvre exporté ou importé sans licence (article 25).

« Révolution des musées »

« C’est la première fois en Afrique et dans le monde arabe qu’un pays se dote d’une réglementation qui régit les musées comme en France par exemple », commente Mehdi Qotbi. Cette démarche de standardisation sert avant tout « le respect du visiteur » et l’amélioration de son expérience muséale. D’autant plus à l’heure où le Maroc rayonne internationalement pour ses collections et ses expositions de belle facture.

Le bilan est au beau fixe après une décennie de grands maîtres reçus dans les couloirs du musée Mohammed VI de la capitale. Goya, Picasso, Matisse, Van Gogh, Renoir, Monet, Miró, Dalí… « Qui aurait pu l’imaginer? Jamais sur le continent africain les musées n’ont invité des artistes aussi considérables que ceux qui ont été exposés au Maroc. On n’a jamais autant parlé des musées qu’en ce moment et depuis dix ans, grâce à la volonté de Sa Majesté le Roi de donner à la culture la place qu’elle a aujourd’hui », s’exclame Mehdi Qotbi. Et avec une dizaine d’inaugurations dans le pipe, le président de la FNM y voit une véritable « révolution des musées » dans le pays.

En projet phare, la réalisation du « plus grand musée des arts de l’islam d’Afrique, du moyen-Orient, et l’un des plus grands du monde » à Fès qui contiendra des pièces du Maroc exclusivement, notamment le plus ancien minbar du monde. Pour la petite histoire, le plus ancien minbar au monde était à l’origine issu de Damas. Depuis sa destruction, c’est un minbar marocain construit en Andalousie pour la mosquée du quartier andalou de Fès au Xe siècle qui hérite du titre record.

Cette ambitieuse idée verra le jour grâce en partie à la collaboration avec le Louvre en 2014-2015 pour l’exposition « Le Maroc médiéval, un empire de l’Afrique à l’Espagne ». « Les équipes du Louvre nous ont aidés à réaliser ce travail colossal de répertorier des objets du Maroc jamais répertoriés par les autres administrations », indique le président de la FNM. Preuve encore du rayonnement exponentiel du Maroc sur la scène muséale internationale, qui le pousse à mieux structurer et organiser ses établissements.

 

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En cours de concrétisation également, un musée de la musique à Meknès, un musée de la parure à la Kasbah des Oudayas, un musée ethnographique de Bab El Okla à Tétouan (retrace l’aspect andalou de la ville avec des pièces du XVIe au XIXe siècles), un musée du patrimoine immatériel et matériel à Marrakech (dans le bâtiment historique de Bank Al-Maghrib sur la place Jemaa Al Fna)…

La FNM a aussi signé une convention avec le ministre de la Justice pour transformer l’ancien tribunal de Larache en musée de la ville; idem pour les deux salles de tribunal en plein coeur de Tétouan qui deviendront le musée national de la justice et le musée de la ville.

Tous ces projets doivent être livrés d’ici la fin de l’année. En attendant, les musées nationaux ouverts au public depuis l’été 2020 malgré la pandémie connaissent un engouement qui réjouit le secteur. Deux exemples pour l’illustrer: l’exposition « Entrée en matière », hommage à Fouad Bellamine, et celle sur les collections nationales, ont drainé quelque 11.000 visiteurs. « La pandémie a laissé un peu d’espoir aux gens avec cette fenêtre de lumière que sont les musées », observe Mehdi Qotbi.

Salué à travers le monde pour sa gestion du covid-19, le Maroc se démarque spécialement pour la réouverture précoce de ses musées en pleine crise sanitaire dans le respect des mesures de sécurité. Dans ce sens, Jack Lang a félicité le royaume quant à sa décision « heureuse » de maintenir une vie culturelle, dans un entretien accordé à la MAP en février dernier. Le président de l’Institut du Monde Arabe (IMA) a qualifié « l’exemple marocain » de « tout à fait remarquable » et a invité les autres pays à le suivre, en particulier la France qui vient à peine cette semaine de rouvrir ses musées.