Mustapha Sehimi: ce que gagne le Maroc au sein de l'Union africaine

Résolument ancré dans une perspective panafricaine, le Maroc a réussi son retour au sein de l’Union Africaine. Le politologue et universitaire Mustapha Sehimi nous donne quelques indices sur cette réussite.

L’admission du Maroc au sein de l’Union Africaine est aujourd’hui un fait. Mais que gagne le royaume? Quid de l’UA?
Le Maroc gagne tout d’abord la réparation d’une injustice qui a eu lieu en novembre 1984, quand la prétendue RASD a été admise à l’UA. Ensuite, c’est aussi la volonté du Maroc de trouver toute sa place dans l’Afrique institutionnelle. Sous le règne du roi Mohammed VI, le Maroc a tenu à promouvoir ses relations avec le continent. Cela c’est fait par étapes, une longue marche était menée par le souverain afin de nouer et conforter des rapports avec des pays frères et amis. Aujourd’hui, le monde est en pleine mutation, c’est pourquoi le royaume cherche de nouveaux périmètres d’actions et d’influences, dont le redéploiement de la politique étrangère en direction de régions où nous étions peu présents, à savoir l’Amérique Latine, la Chine,  l’Inde,  la Russie, etc.

A priori, il s’agit d’une alliance gagnant-gagnant. Le Maroc retrouve un cadre naturel et légitime au sein de l’Union Africaine, et va ainsi étendre son influence sur tout le continent. Ce que gagnent également le Maroc et l’UA, c’est que cette entité est enfin complétée. C’était totalement anormal qu’un pays comme le Maroc n’en fasse plus partie. Par conséquent, cette réintégration va donner à l’UA une voix supplémentaires pour se faire entendre. Le problème de l’UA aujourd’hui est qu’elle est peu audible, et pratiquement absente de toutes les grandes questions internationales.

Le Maroc sera un porte-voix dans des domaines comme celui de l’environnement. L’UA ne peut que gagner du fait de bénéficier du savoir du royaume mais également de son ouverture à l’international. Fort d’une grande expérience cumulée au fil des années, le Maroc ambitionne de partager son savoir et son expertise avec l’Afrique, et ceci dans plusieurs domaines, notamment, dans le domaine bancaire, agricole, et même dernièrement, dans le domaine des énergies renouvelables.

En dehors de ses intérêts propres, quel rôle peut jouer le Maroc en faveur de l’Afrique au sein de cette Union?
D’abord, la mise à plat de la charte de l’Union Africaine. Cette charte doit être revue et corrigée, pour retenir de nouveaux critères. L’adhésion à l’UA doit se faire sur des critères complémentaires, notamment sur le respect de la démocratie, le respect des droits et libertés des citoyens, le maintien de la paix… Les Etats qui ne respecteraient pas ces principes n’auraient pas leur place au sein de l’Union. C’est la où le Maroc est censé innover pour conduire les autres pays africains à refonder l’UA sur de nouvelles bases, en tenant compte des préoccupations des citoyens et des attentes du peuple.

Le deuxième point sur lequel le Maroc devrait apporter sa valeur ajoutée et jouer un rôle primordial est le maintien de la paix et de la sécurité. Je trouve anormal qu’une organisation continentale comme l’UA soit obligée de recourir à des pays étrangers et à des contingents de l’ONU pour maintenir, par exemple, une situation de cessez-le-feu dans des pays africains. Il faut que l’UA s’assume, et pour s’assumer, elle devrait être capable de mettre en place des procédures et des mécanismes pour le maintien de la sécurité et de la paix.
 
Il reste quand même 12 pays qui s’opposent à cette réintégration, et qui vont donc être hostiles aux actions du royaume au sein de cette Union. Que faire?
Ces pays ne peuvent plus s’opposer au Maroc car l’admission du royaume est réglée. Aujourd’hui, ils vont être dérangés et bousculés par la place que va prendre le Maroc au sein de l’UA. Par exemple: la réforme de la charte de l'organisation, le budget largement déficitaire, les questions qui portent sur la paix et sur la sécurité, la définition d'un modèle économique de coopération d’intégration des pays africains... C’est sur ses questions que le Maroc va être pionnier, alors que ces pays "hostiles“ n’ont pas de projets; ils gèrent des situations, des intérêts, des influences, mais ne sont pas porteurs d’une réforme structurelle et opérationnelle.
 

Certains pays, l’Algérie en premier, considèrent que le retour du Maroc est une reconnaissance de fait de la pseudo-RASD? Qu’en dites-vous?
C’est une contrevérité flagrante qui ne peut duper personne. Cette admission à l’UA ne signifie aucunement que le Maroc reconnait la pseudo-RASD. Je vous donne un exemple: au sein de l'ONU, qui est une organisation mondiale par excellence, existent des pays arabes qui ne reconnaissent pas Israël comme un Etat. Le fait d’adhérer à une organisation internationale n’implique à aucun moment, sur le plan juridique, la reconnaissance de tous les Etats. C’est  pourquoi il faut démonter cette propagande qui est grossière.
La diplomatie économique adoptée par le Maroc s’est jusque-là avérée efficace. Mais n’y a-t-il pas d’autres leviers que le royaume peut activer? Lesquels?
Le Maroc se distingue par une vision de coopération et de partenariat, une vision développée par le roi Mohammed VI. Dans son discours du 24 février 2014 lors du forum Maroc-Côte d’Ivoire, à Abidjan, le souverain a mis en relief une coopération économique, une coopération sud-sud et un partenariat privilégié. Une vision qui va mobiliser les ressources africaines pour les Africains et par les Africains. Le Maroc propose donc un modèle économique. Plus encore, il propose une mobilisation dans la lutte antiterroriste, sachant que le royaume est pionnier dans ce domaine. Le Maroc propose et défend également une coopération spirituelle et religieuse, c'est-à-dire un islam tolérant et ouvert, contrairement à la transgression faite par certains réseaux jihadistes ou par certaines lectures du Coran.
Dans le même ordre d’idées, d’aucuns louent les mérites du "soft power". Comment faire valoir cet outil?
On est dans le soft power, un pouvoir d’influence. Tous les éléments que j’ai cités avant font partie du soft power, à savoir la projection que peut faire le Maroc dans certains domaines comme la sécurité, l’économie, l’expertise, le savoir-faire, la lutte antiterroriste, un islam modéré et j’en passe… Tout cela ne pouvait voir le jour sans le leadership du roi Mohammed VI salué par l’international et par les pays africains, et qui donne finalement une crédibilité à tous ces éléments.