Pourquoi le PJD a-t-il remporté les dernières élections législatives au Maroc?

H24info
  • Abdennabi Aboulaarab
  • Acteur politique, professeur universitaire, docteur en sciences de gestion de l'université de Nice

Après cinq années au Pouvoir, le PJD (Parti Justice et Développement) a de nouveau remporté les élections législatives au Maroc avec plus de 31% des sièges de la chambre des représentants. Arrivé premier en nombre de sièges, il a donc seul, selon l’article 47 de la constitution, la prérogative constitutionnelle à conduire le prochain gouvernement ; ce que le Roi Mohamed VI a littéralement respecté en nommant Abdelilah Benkirane, secrétaire général du PJD, comme chef de gouvernement.

Mais que signifie cette nouvelle victoire du PJD? Et dans quelles circonstances politiques cette victoire s’est-elle réalisée?

Depuis les évènements du printemps arabe, le Maroc s’est ouvert une voie d’exception, celle de la réforme dans le cadre de la stabilité et de la continuité. Dès le lendemain de la marche du 20 février 2011 qui a vu défiler des manifestations dans 50 villes du Maroc, le Roi Mohamed 6 a réagi le 9 Mars par un discours à la nation ultra-progressiste, dans lequel il a annoncé de profondes réformes politiques pour le pays, avec comme mesure phare, la mise en place d’une monarchie parlementaire et d’un poste de chef de gouvernement aux compétences très élargies.

Contrairement à ce qui s’est produit dans d’autres pays arabes où les mouvements islamistes ont été parmi les principaux acteurs des révoltes du printemps arabes, surtout en Egypte, en Tunisie, au Yémen, et en Syrie, le PJD au Maroc a refusé de soutenir les manifestations du mouvement du 20 février et a empêché ses leaders et adhérents de descendre dans la rue. Il s’est opposé à toute tentative de déstabilisation ou de changement de régime, et surtout à toute atteinte à la monarchie.

Les défenseurs du 20 février portaient dans leurs drapeaux les frustrations de décennies de totalitarisme et de pouvoir absolu, d’atteintes aux droits fondamentaux et aux libertés, de corruptions et de mainmise totale par le Makhzen et ses lieutenants sur le pays et ses richesses. Les jeunes aspiraient à un Maroc nouveau où règne égalité, justice, démocratie et transparence, et où les abus de pouvoirs et le clientélisme ne sont plus les leviers qui guident la vie politique et économique du pays.

Aussi, face aux réformes annoncées par le Roi, la tentation était grande de les rejeter, et le soulèvement du 20 février était en passe de scander le célèbre slogan de la révolte du printemps arabe: Le peuple veut la chute du régime! La position du PJD a été pour beaucoup dans l’affaiblissement de ce soulèvement. Cela en a fait un nouveau partenaire de poids pour le régime et un rempart solide contre l’instabilité qui menaçait le pays.

Finalement, la constitution du 1 juillet 2011 était adoptée et le PJD, principal défenseur de cette nouvelle constitution, après avoir remporté les élections législatives du 25 novembre 2011, a présidé le premier gouvernement islamiste de l’histoire du Maroc. Beaucoup ont vu dans cet évènement historique l’avènement d’un nouveau Maroc, et la rupture avec les anciennes pratiques du Makhzen, qui dominait le champ politique de manière absolue, jusqu’à ses moindres détails.

Il est évident que le succès du PJD dans les dernières élections législatives du 7 octobre 2016 trouve ses racines dans les évènements de cette année 2011. Le printemps arabe a globalement profité aux partis d’opposition, surtout islamistes. Le PJD n’a pas fait exception. Toutefois, si les principaux partis islamistes arrivés au pouvoir ont échoué à s’y maintenir, parfois de manière dramatique comme en Egypte, le PJD au Maroc a su faire l’exception. Non seulement il a pu se maintenir au pouvoir, mais il s’est renforcé et a creusé l’écart avec l’ensemble des partis politiques traditionnels, à l’exception du PAM (Parti d’Authenticité et de Modernité), accusé de bénéficier de soutiens dans le cercle du Roi.

Comment le PJD a-t-il pu réaliser une telle performance exceptionnelle après cinq années aux pouvoir, et face à d’innombrables contraintes et aux différents blocages de tous genres?

Parlons d’abord des blocages. Il faut dire que très vite après le fiasco qu’ont connu les différents soulèvements arabes, et suite aux images apocalyptiques auxquels se résumaient désormais la révolte Syrienne et Libyenne, le régime en place, et surtout la monarchie, ont retrouvé toute leur splendeur et leur pleine légitimité comme unique rempart face à un tel destin barbare. Ce retournement de situation s’est traduit par un retour en force de tout le système et ses pratiques qui ont préludé le printemps marocain et déclenché les revendications du mouvement du 20 février. Et on a pu observer de grandes manœuvres visant à refermer la grande parenthèse démocratique ouverte suite au discours du 9 mars et à la constitution du 30 juillet 2011.

Aussi, l’action du gouvernement piloté par le PJD a été entravée par tous les moyens face à la corruption et à la bureaucratie de mainmise. Et une solide résistance a été déployée contre toute tentative de modification du régime ou de ses paramètres fondamentaux. Rien n’a été cédé au nouveau chef de gouvernement et peu de cadeaux lui ont été faits. Au contraire, dès 2013, une seule année après l’investiture du gouvernement, le principal allié du PJD fait défection et quitte le gouvernement dans le cadre d’une opération de perversion et de blocage pilotée par des mains du pouvoir. Le gouvernement Benkirane II n’a pu avoir lieu qu’après une forte opération de chantage et remise forcée à l’ordre du groupe PJD, qui a accepté de très fortes concessions.

Toutefois, malgré ces attaques en règles, continues, systémiques et organisées, le PJD ne s’est pas laissé démonter. Il a fait preuve d’une force et d’une résistance exceptionnelles. Et surtout son Leader Abdelilah Benkirane, chef de gouvernement du lundi au vendredi, il se transforme le weekend en véritable opposant au régime. En rupture avec le modèle des anciens premiers ministres, commis du pouvoir qui avalaient leur langue et attendait les ordres pour agir, Benkirane a fait valoir un pragmatisme et une intelligence exceptionnelle face aux contradictions, attaques et pièges auxquelles il a du faire face.

Tribun et communiquant hors pair, emmêlant humour et larmes dans un même discours, s’adressant aux gens avec franchise et vérité, Benkirane a su attirer les foules, en transformant la politique, d’habitude ennuyeuse, en un spectacle populaire. Ses interventions à la télé sont suivies par des millions de marocains et ses meetings politiques sont de véritables démonstrations de force. Sa recette est toute simple : il se plaint des crocodiles et diables, une métaphore qu’il a imposé dans le verbatim politique pour faire référence aux entraves incessantes que lui imposent tous les commis et profiteurs du système pour bloquer les réformes.

Cette guerre qui a suffisamment durée a fini par susciter l’attention et la sympathie des Marocains, qui ont clairement compris l’enjeu historique et le défis majeur auquel s’attaque Benkirane, celui du changement du système, en vue de le rendre plus transparent, plus ouvert, plus équilibré, et mieux tourné vers les plus démunis, et qu’une bataille se jouaient dans les coulisses pour faire bloquer ces changements de fond.

Face au PJD, le système aura donc fait usage de tous ses moyens, et surtout à misé toutes ses cartouches sur le PAM pour en faire une alternative au PJD. Cela s’est fait au passage aux dépens des partis traditionnels qui se sont effondrés en raison du fort ralliement des notables éligibles du régime à cette nouvelle formation politique, fabriquée de toutes pièces en un temps record.

Toutefois, le vote du 7 octobre a montré que les Marocains n’ont pas cru à cette mise en scène politique peu convaincante. Le PJD, remportant la bataille de l’image comme seule force politique crédible, capable de résister aux dérives du système et seule en mesure d’imposer les réformes nécessaires, a augmenté son groupe parlementaire de 18 nouveaux députés, passant de 107 en 2011 à 125 en 2016. Nommé par le Roi pour former un nouveau gouvernement, il semble que les conditions sont réunies pour la formation d’un gouvernement élargie à l’ensemble des partis représentés dans la chambre des députés, à l’exception du PAM, ennemi existentiel du PJD.

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